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  1. #1
    Senior Member Jedi Trader Avatar de xenia
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    Pour Claire et Chloé only !!!

    Hello copines

    Cela fait un moment qu'on ne s'est pas parlé sur le net
    Mais j'ai vu que vous étiez passées et nous aviez posté de belles chansons

    Mes chiens, Stéphane et Georges vous disent bonjour

    Et moi, je m'en vais vous raconter une histoire. C'est une histoire très-très longue et que j'aime beaucoup.
    Ecoutez donc, c'est un conte qui parle de




    Casse-Noisette et le Roi des Rats


    Le soir de Noël

    Le vingt-quatre décembre, l’accès à la pièce centrale et surtout au salon attenant avait été strictement interdit depuis le matin aux enfants du Conseiller de Médecine Stahlbaum.
    Fritz et Marie étaient recroquevillés l’un près de l’autre dans un coin de la pièce du fond : la nuit était tombée et ils commençaient à frissonner car, selon l’usage en ce jour-là, on n’avait pas apporté de lumière. Fritz, dans un chuchotement, révélait un grand mystère à sa jeune sœur (elle venait d’avoir sept ans) qu’il avait entendu depuis l’aube, dans des pièces condamnées, des bruissements, tes tintements, des coups sourds et légers, qu’il venait de voir un petit homme noir traverser furtivement le corridor avec une grande boîte sous le bras et que c’était sans aucun doute leur parrain Drosselmeier. Alors, Marie, battant joyeusement de ses petites mains, s’écria :
    - Oh ! je voudrais tant savoir ce que notre parrain Drosselmeier a pu nous faire de beau !
    M. Drosselmeier, conseiller à la Cour d’Appel, était loin d’être un bel homme : il était petit et chétif, avec un visage tout ridé : il portait sur l’œil droit un large bandeau noir et n’avait pas un seul cheveu, ce qui l’obligeait à mettre une très belle perruque blanche, laquelle était en verre et habilement travaillée. Le parrain était d’ailleurs, lui aussi, fort habile : il possédait à la perfection l’art de l’horlogerie et aucune pendule n’avait de secret pour lui.
    Aussi, quand chez les Stahlbaum une de ces magnifiques mécaniques tombait malade et ne voulait plus chanter, le parrain Drosselmeier venait à la maison, enlevait sa perruque de verre, retirait sa petite redingote jaune, nouait autour de sa taille un tablier bleu et fouillait dans la pendule avec des instruments pointus.
    La petite Marie souffrait à ce spectacle ; cependant la pendule ne semblait pas s’en plaindre ; au contraire, elle reprenait vie et se mettait bientôt à ronronner gaiement, à battre, à chanter et tous en éprouvaient beaucoup de joie.
    A chaque visite, il avait dans sa poche quelque surprise pour les enfants ; tantôt c’était un petit bonhomme qui tournait les yeux et faisait des compliments, ce qui était bien drôle à voir, tantôt un petit oiseau qui sortait d’une boîte en sautillant, ou toute autre curiosité de ce genre.

    Mais pour Noël il avait coutume de fabriquer quelque ingénieuse merveille qui lui coûtait beaucoup de peine et que, pour cette raison, les parents mettaient soigneusement de côté dès que les enfants l’avaient reçue.
    - Oh ! je voudrais tant savoir ce que notre parrain Drosselmeier a pu nous faire de beau ! s’écriait donc Marie.
    - Fritz était d’avis que ce serait cette fois, sans aucun doute, une forteresse dans laquelle de magnifiques soldats marcheraient au pas et feraient l’exercice ; d’autres soldats viendraient et essaieraient de pénétrer dans la place, mais ceux qui étaient à l’intérieur, tireraient vaillamment du canon, et cela ferait un fameux vacarme.

    Marie l’interrompit :
    - Non, non, le parrain Drosselmeier m’a parlé d’un beau jardin avec un grand lac sur lequel glissent des cygnes magnifiques qui portent au cou des rubans dorés et chantent de très jolis airs.
    - Et il y a une petite fille qui vient du jardin ; elle s’approche du lac, attire les cygnes et leur donne du massepain bien sucré.

    - Les cygnes ne mangent pas de massepain, intervint sèchement Fritz. D’ailleurs, le parrain Drosselmeier ne peut pas fabriquer tout un jardin : et puis nous profitons à peine de ses jouets ; on nous les enlève aussitôt ; tout compte fait, je préfère de beaucoup ce que nous offrent papa et maman ; au moins, nous pouvons le garder et en faire ce qui nous plaît.

    Les enfants se perdirent en mille suppositions essayant de deviner ce qu’on leur donnerait cette année-là. Marie trouvait que Mlle Trutchen, sa grande poupée, avait beaucoup changé : elle était plus maladroite que jamais et tombait à tout propos sur le plancher, ce qui n’allait pas sans laisser de vilaines traces sur son visage ; quant à la propreté de ses vêtements, il ne pouvait plus en être question dans de telles conditions. Il ne servait plus à rien de gronder, même très fort.

    Et puis, maman avait souri quand elle s’était tellement amusée à la vue de la petite ombrelle de Gretchen.

    Fritz, de son côté, affirmait qu’il lui fallait absolument un bel alezan pour son écurie princière, que ses troupes manquaient totalement de cavalerie et que papa le savait bien.

    Ainsi les enfants n’ignoraient pas que leurs parents avaient acheté pour eux toutes sortes de beaux cadeaux et qu’ils les installaient en ce moment dans le salon ; pourtant ils ne doutaient pas un seul instant que le cher petit Jésus regardât tous ses préparatifs de son doux regard d’enfant, et que tout cadeau de Noël, comme effleuré par une main bénie, donnât plus de joie et de bonheur qu’aucun autre. C’était d’ailleurs ce que Luise, leur sœur aînée, rappelait aux enfants tandis qu’ils ne cessaient de parler tout bas des cadeaux qu’ils allaient recevoir ; elle ajoutait que c’était toujours le petit Jésus par l’intermédiaire de leurs chers parents, qui offrait aux enfants ce qui pouvait leur faire le plus grand plaisir, et qu’il savait cela bien mieux que les enfants eux-mêmes ; que ceux-ci ne devaient donc pas désirer recevoir ceci ou cela, mais attendre dans la paix de leur cœur ce qui leur était destiné.

    La petite Marie devint toute songeuse ; mais Fritz murmura :
    - Je voudrais tout de même bien avoir un alezan et des hussards !

    Il faisait maintenant tout à fait nuit. Fritz et Marie, serrés l’un contre l’autre, n’osaient plus dire un mot ; ils croyaient entendre autour d’eux de légers bruissements d’ailes et distinguer au loin une ravissante musique. Une vive clarté glissa sur le mur ; les enfants comprirent que l’Enfant Jésus venait de s’éloigner sur de brillants nuages, pour aller faire d’autres heureux. Au même moment, on entendit un tintement argentin : Drelin …drelin … Les portes s’ouvrirent toutes grandes, et une clarté si éblouissante jaillit de la grande pièce que les enfants, poussant des « Oh ! » et des « Ah ! », restèrent pétrifiés sur le seuil. Mais papa et maman vinrent jusqu’à la porte, prirent les enfants par la main et leur dirent :
    - Venez, chers enfants venez voir ce que le petit Jésus vous a apporté !

  2. #2
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    Chapitre 2

    Les cadeaux


    J’en appelle à toi, ami lecteur et à toi cher auditeur, Fritz, Theodor ou Ernst, peu importe ton nom, et je te demande d ‘évoquer le plus nettement possible la dernière table de Noël que tu aies vue, richement garnie de cadeaux magnifiques ; tu imagineras sans peine le ravissement muet des enfants qui contemplaient ce spectacle, les yeux brillants

    Au bout de quelques instants, Marie s’écria enfin avec un profond soupir :
    - Oh ! que c’est beau ! que c’est beau !
    Et Fritz tenta quelque pirouettes fort réussies.
    En vérité, les enfants avaient dû être, cette année-là, particulièrement doux et sages, car jamais encore il n’avaient reçu tant de cadeaux aussi magnifiques. Le grand sapin au milieu de la pièce, était chargé de pommes de pin argentées et dorées ; à toutes les branches bourgeonnaient, comme des feuilles et des fleurs, des dragées, des bonbons aux vives couleurs, toutes les friandises les plus délicieuses que l’on pût imaginer. Mais ce qu’il y avait de plus extraordinaire dans cet arbre merveilleux, c’étaient des centaines de bougies qui brillaient comme autant de petites étoiles parmi les sombres branchages ;


    cette vive clarté que l’arbre projetait sur lui-même et à l’entour semblait inviter amicalement les enfants à cueillir ses fleurs et ses fruits . Tout ce qui était autour de l’arbre resplendissait de mille chatoyantes couleurs … Que de belles choses il y avait là !… Ah ! … Qui saurait les décrire !

    Marie aperçut de ravissantes poupées et de petits ustensiles flambant neufs.

    Mais le plus beau de tout était une petite robe de soie finement ornée de rubans de toutes couleurs ; elle était si bien exposée à la vue que la petite Marie pouvait l’examiner de tous les côtés, ce qu’elle ne manqua pas de faire en ne cessant de s’exclamer :
    - Oh ! la belle robe ! Oh la jolie, jolie petite robe ! Et j’aurai le droit de la mettre ! Je suis sûre que j’en aurai le droit !

    Cependant, Fritz avait déjà trotté et galopé trois ou quatre fois autour de la table pour essayer le nouvel alezan qu’il y avait trouvé attaché par la bride. Quand il mit pied à terre, il affirma que c’était un animal farouche, mais que cela ne faisait rien et qu’il en viendrait bien à bout. Puis il passa en revue le nouvel escadron de hussards : ils portaient des uniformes rouges richement chamarrés d’or et des armes tout en argent, et ils montaient des chevaux d’un blanc si éclatant qu’on les eût presque dits, eux aussi, de pur argent.

    Les enfants s’étaient un peu calmés. Ils allaient se pencher sur les livres d’images grands ouverts dans lesquels on pouvait apercevoir dès le premier coup d’œil de belles fleurs des gens vêtus de costumes aux riches couleurs et même des enfants ravissants occupés à jouer et peints de façon si naturelle qu’on croyait les voir vivre et le entendre parler.
    Ils se préparaient donc à admirer ces livres merveilleux lorsqu’il s entendirent de nouveau tinter une sonnette. Ils savaient que c’était maintenant le parrain Drosselmeier qui allait distribuer ses cadeaux et ils coururent vers la table dressée contre le mur. On se hâta de retirer le paravent derrière lequel le vieux parrain s’était jusque-là tenu caché.
    Quelle merveille s’offrit alors aux regards des enfants ! Un magnifique château, avec de vraies fenêtres et des tours dorées, se dressait sur une pelouse verte parsemée de fleurs de toutes les couleurs

    On entendit un carillon : portes et fenêtres s’ouvrirent et l’on aperçut de minuscules et ravissants personnages qui se promenaient dans les salles ; les dames portaient des chapeaux à plumes et de longues robes à traîne .

    Dans la pièce centrale, qui semblait embrasée tant les lustres d’argent portaient de bougies allumées, des enfants vêtus de boléros et de petites redingotes dansaient au son du carillon. A l’une des fenêtres apparaissait fréquemment un monsieur qui portait un manteau vert émeraude et faisait un signe de la main avant de disparaître. Et le parrain Drosselmeier en personne mais à peine plus haut que le pouce de papa, sortait parfois sur le perron, puis rentrait aussitôt.

    Fritz, accoudé sur la table, admira longuement le beau château et les petits personnages qui s’y promenaient et dansaient ; puis il s’écria :
    - Parrain Drosselmeier, je t’en prie, laisse-moi entrer dans ton château.
    Le conseiller à la Cour d’Appel lui fit comprendre que c ‘était absolument impossible . Et il avait bien raison, car c’était en vérité une idée saugrenue de la part de Fritz que de vouloir entrer dans un château qui, même avec ses tours dorées, était encore moins grand que lui. Fritz en convint. Mais au bout d’un moment, comme les dames et les messieurs continuaient à se promener de la même manière, les enfants à danser, l’homme en manteau vert émeraude à paraître à la même fenêtre et le parrain à se montrer sur le perron, Fritz, perdant patience, cria :
    - Parrain Drosselmeier, sors donc pour une fois par cette autre porte
    - C’est impossible mon petit Fritz, répondit le conseiller.
    - Alors, dis donc au petit bonhomme en vert qui regarde si souvent par la fenêtre d’aller se promener avec les autres, poursuivit-il.
    - Cela ne se peut pas davantage répondit de nouveau le conseiller.
    - Alors, que les enfants descendent ! cria le jeune garçon. Je veux les voir de plus près.
    - Mais voyons, tout cela est impossible ! dit le conseiller avec humeur. Le mécanisme est ainsi fait une fois pour toutes et on ne peut rien y changer.
    - Vrai…ment ? demanda Fritz en traînant sur chaque syllabe, rien de tout cela n’est possible ? Eh bien, écoute, parrain Drosselmeier : si tes petits bonshommes endimanchés ne peuvent jamais faire que la même chose dans leur château, c’est qu’ils ne valent pas cher ! Et je ne tiens pas particulièrement à eux ! Non, j’aime mieux mes hussards ! Ils sont obligés, eux, de se mouvoir à mon gré, d’avancer, de reculer, et au moins ils ne sont pas enfermés dans une maison.

    Sur ces mots, il retourna d’un bond près de la table chargée de cadeaux et joua avec son escadron monté sur des chevaux d’argent le faisant trotter, caracoler, charger et tirer autant de fois qu’il lui plaisait.

    Marie, de son côté, s’était éloignée furtivement, car elle aussi s’était vite lassée des petits personnages qui allaient et venaient et dansaient dans le château ; mais, comme elle était bonne et bien élevée, elle ne voulait pas le laisser voir comme l’avait fait son frère Fritz.

    Le conseiller à la Cour d’Appel , d’assez méchante humeur, dit aux parents :
    - Un tel chef-d’œuvre d’ingéniosité n’est pas fait pour des enfants qui n’y comprennent rien ! Je vais remporter mon château.
    Mais la maman, s’approchant, se fit expliquer le fonctionnement du jouet et le mécanisme fort ingénieux qui actionnait les petits personnages. Le conseiller démonta et remonta toutes les pièces. Cela lui rendit sa belle humeur ; il fit encore cadeau aux enfants de quelques jolis bonshommes et bonnes femmes vêtus de brun, dont les visages, les mains et les jambes étaient tout dorés. Ils venaient tous de Thorn et avaient la bonne odeur douceâtre du pain d’épice , ce que Fritz et Marie trouvèrent délicieux. Leur sœur Luise, sur les instances de sa mère, avait mis la belle robe qu’on lui avait offerte ; elle était ravissante ; mais Marie, que l’on avait aussi priée de mettre la sienne, dit qu’elle préférait l’admirer encore un peu ainsi. On le lui accorda volontiers.

  3. #3
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    Chapitre 3

    Le Protégé

    A vrai dire, si Marie tenait tellement à ne pas s’éloigner de la table, c’était qu’elle venait d’y découvrir quelque chose qu’elle n’avait pas encore remarqué. En effet, dès que les hussards de Fritz arrêtés court tout près de l’arbre, s’étaient remis en marche, on avait pu apercevoir un petit homme merveilleusement exécuté qui restait là, immobile et modeste, comme s’il attendait tranquillement son tour.

    On aurait assurément pu trouver beaucoup à redire à sa tournure ; car, outre que son buste trop développé et assez haut n’était guère proportionné à ses petites jambes grêles, sa tête, elle aussi, semblait beaucoup trop grosse. Mais la netteté de son habillement, révélant un homme raffiné et de bon goût, réparait bien des choses. Il portait un très beau dolman de hussard, d’un violet éclatant, rehaussé de petits boutons et de cordelière blanches, un pantalon de même sorte et les plus ravissantes petites bottes qu’étudiant, et même officier, eût jamais portées. Elles moulaient si bien ses délicates petites jambes qu’on les aurait crues peintes. Détail comique, en revanche, il avait jeté sur cet habillement un misérable petit manteau tout étriqué qui pendait sur son dos, aussi raide que du bois, et s’était coiffé d’un bonnet de mineur, ce qui amena Marie à penser que le parrain Drosselmeier bien qu’il portât, lui aussi, un misérable manteau et une affreuse casquette, n’ »n était pas moins un brave homme de parrain. Mais elle fit aussi la remarque que le parrain, en admettant même qu’il prît des manières aussi distinguées que ce petit homme, ne serait jamais aussi ravissant que lui.
    Plus Marie considérait ce charmant personnage qu’elle s’était mise à aimer dès le premier coup d’œil, plus elle s’apercevait que son visage respirait la bonté. Ses yeux vert clair, un peu saillants, n’exprimaient qu’amitié et bienveillance. Il portait avec bonheur une barbe de coton blanc, soigneusement peignée, qui soulignait encore le tendre sourire de sa bouche vermeille.
    - Oh ! cher papa, s’écria la petite fille, à qui appartient le délicieux petit homme qui se trouve auprès de l’arbre ?
    - Ma chère petite, répondit le père, celui-là devra travailler pour vous tous. Il se chargera de casser de ses dents les noisettes trop dures, et il appartient aussi bien à Luise qu’à toi et à Fritz.
    Le père le prit délicatement sur la table et souleva son manteau de bois, ce qui lui fit ouvrir une large, large bouche et montrer deux rangées de petites dents pointues et très blanches. Marie, sur l’injonction de son père, introduisit une noisette et – crac – le petit bonhomme la mordit si bien que la coque tomba en morceaux et que Marie reçut dans sa main le fruit savoureux. Ce n’était plus un secret pour personne, pas même pour Marie, que ce ravissant petit personnage appartenait à la famille des casse-noisettes et qu’il exerçait la même profession que ses ancêtres. L’enfant poussa des cris de joie.
    - Puisque notre ami Casse-Noisette , dit alors le père, semble à ce point te plaire, chère Marie, tu seras tout particulièrement chargée de le garder et de le protéger ; mais Luise et Fritz, je le répète, auront aussi bien que toi le droit de se servir de lui.
    Marie, le prenant sur son bras, lui fit aussitôt casser des noisettes ; mais elle choisissait les moins grosses, afin que le petit homme n’eût pas besoin d’ouvrir cette large bouche qui le défigurait. Luise se joignit à elle, et l’ami Casse-Noisette dut , pour elle aussi, remplir son office, ce qu’il semblait faire bien volontiers, car il ne cessait de sourire fort aimablement.
    Fritz, cependant, commençait à se lasser de jouer au soldat et d’exercer ses talents d’équitation ; voyant que l’on s’amusait à faire craquer des noisettes, il rejoignit ses sœurs d’un bond et rit de tout son cœur à la vue de l’amusant petit bonhomme qui, maintenant que Fritz à son tour voulait manger des noisettes, passait de main en main, ne cessant plus d’ouvrir et de fermer la bouche. Fritz introduisait toujours les noisettes les plus grosses et les plus dures et tout à coup… cric…crac… trois petits dents tombèrent de la bouche de Casse-Noisette et sa mâchoire inférieure se mit à pendre mollement.
    - Ah ! mon pauvre, mon cher Casse-Noisette ! c’écria Marie en l’arrachant des mains de Fritz.
    - Ce n’est qu’un pauvre être stupide , dit Fritz. Il prétend s ‘appeler Casse-Noisette , et il n’a même pas une mâchoire convenable !… Il n’a pas l’air de connaître non plus grand-chose à son métier ! Donne-le, Marie ! je veux qu’il me casse des noisettes, dût-il y perdre ce qui lui reste de dents ou y démolir son menton !
    Pour ce que vaut ce nigaud, cela n’a pas une grande importance !
    - Non ! non ! cria Marie, les larmes aux yeux. Tu n’auras pas mon cher Casse-Noisette ! Vois comme il me regarde tristement en me montrant sa petite bouche blessée !… Mais tu n’as pas de cœur… Tu bats tes chevaux… Et il t’arrive même de tuer des soldats.
    - Il le faut bien ! Tu n’y comprends rien ! cria Fritz à son tour. Pour ce qui est de Casse-Noisette , il m’appartient autant qu’à toi ! Donne-le-moi !
    Marie se mit à pleurer tout de bon et enveloppa vivement le cher malade dans son petit mouchoir. Les parents s’approchèrent, ainsi que le parrain Drosselmeier . Celui-ci, au grand désespoir de Marie, prit le parti de Fritz. Mais le père intervint :
    - J’ai mis le casse-noisette expressément sous la protection de Marie, et comme il semble justement avoir besoin de cette protection, c’est elle qui a pleins pouvoirs sur lui. Personne n’a le droit d’y trouver à redire. D’ailleurs, je m’étonne beaucoup que Fritz exige un travail d’un malade exempté de service. Lui qui est un bon militaire devrait savoir que l’on ne fait jamais rentrer les blessés dans les rangs.
    Fritz, tout honteux et sans plus s’occuper de noisettes ni de Casse-Noisette , se glissa vers l’autre côté de la table où ses hussards , après avoir disposé des avant-postes, avaient pris leurs quartiers de nuit.
    Marie rassembla les dents éparses de Casse-Noisette : ; elle avait noué autour du menton malade un joli ruban blanc qu’elle avait détaché de sa petite robe, puis elle avait emmailloté dans son mouchoir, avec encore plus de soin que la première fois, le pauvre petit homme qui était très pâle et semblait très effrayé. Le berçant dans ses bras, comme un petit enfant, elle admira les belles images du nouveau livre qu’elle avait trouvé ce soir-là parmi les autres cadeaux. Contrairement à ses habitudes, elle se fâcha tout net quand le parrain Drosselmeier lui demanda en riant très fort comment elle faisait pour se montrer si bonne envers un petit être si affreusement laid. Elle se rappela la singulière comparaison qu’elle avait faite entre Drosselmeier et son protégé quand elle avait vu celui-ci pour la première fois.
    - Qui sait, cher parrain, dit-elle alors de l’air le plus sérieux, qui sait si tu pourrais jamais, à supposer que tu soignes ta toilette autant que mon cher Casse-Noisette , et que tu portes des petites bottes bien reluisantes et aussi jolies que les siennes, qui sait si même alors, tu pourrais jamais avoir aussi bel air que lui ?
    Marie ne compris pas pourquoi ses parents éclatèrent de rire, ni pourquoi le nez du conseiller à la Cour d’Appel s’empourpra de la sorte, ni pourquoi son rire devint moins franc. Mais il devait y avoir à tout cela quelque raison particulière.

  4. #4
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    Chapitre 4

    Prodiges

    Dans le salon du conseiller de Médecine, immédiatement à gauche de la porte d’entrée, il y a, le long d’un large pan de mur, une grande armoire vitrée dans laquelle les enfants gardent les beaux cadeaux qu’ils reçoivent chaque année.


    Luise était encore une toute petite fille quand son père avait fait construire cette armoire par un très habile ébéniste ; celui-ci avait posé des vitres i claires et aménagé l’ensemble de manière si adroite que tout ce qu’elle contenant semblait presque plus beau encore et plus brillant que lorsqu’on le tenait entre les mains. L’étagère supérieure, que ni Marie ni Fritz ne pouvaient atteindre, contenait toutes les merveilles que fabriquait le parrain Drosselmeier ; celle qui se trouvait immédiatement en dessous était réservée aux livres d’images ; quant aux deux planches inférieures, Marie et Fritz avaient le droit de les garnir à leur gré ; il se trouvait que Marie utilisait toujours celle du bas comme demeure pour ses poupées, tandis que Fritz établissait dans l’autre les cantonnement de ses troupes.

    Il en avait été ainsi ce jour-là : Fritz avait disposé ses hussards sur l’étagère habituelle, cependant que Marie, mettant mademoiselle Trutchen un peu à l’écart, avait installé en bas, dans la chambre élégamment meublée sa nouvelle poupée, si richement vêtue, et s’était invitée à déguster avec elle quelques friandises.

    J’ai dit que cette chambre était très élégamment meublée. Rien n’est plus exact. Je me demande même si toi, petite Marie qui m’écoutes avec tant d’attention, ou si la petite Stahlbaum (car tu sais déjà qu’elle s’appelle Marie, comme toi), je me demande si vous possédez aussi, l’une ou l’autre, un petit canapé parsemé de jolies fleurs, et plusieurs ravissantes petites chaises, et la plus charmante des tables à thé, et surtout un si joli petit lit aussi net que celui dans lequel reposaient ces splendides poupées ? Tout cela se trouvait dans un coin de l’armoire, tapissée en cet endroit de petites images aux vives couleurs. La nouvelle poupée, prénommée Clärchen comme Marie l’apprit le soir même, ne pouvait manquer, tu l’imagines sans peine, de trouver une telle chambre bien confortable.
    La soirée était déjà fort avancée. Il était près de minuit et le parrain Drosselmeier s’était retiré depuis longtemps. Mais les enfants ne pouvaient toujours pas s’arracher à l’armoire vitrée, malgré les exhortations de leur mère qui les priait de se décider enfin à aller se coucher.
    - C’est vrai, admit finalement Fritz, ces pauvres diables (il voulait parler de ses hussards) ont aussi besoin de repos ; et tant que je serai là, il ne s’en trouvera pas un, je le sais bien, qui osera dodeliner tant soit peu de la tête !
    Il partit donc. Mais Marie insista encore :
    - Chère maman, je t’en supplie, laisse-moi rester ici encore un moment, rien qu’un tout petit moment ! J’ai deux ou trois choses à faire, et je te promets qu’ensuite j’irai tout de suite au lit !
    Marie était une petite fille très sage et très raisonnable. C’est pourquoi sa chère maman pouvait sans inquiétude la laisser seule avec ses jouets. Mais pour que l’enfant ne fût pas captivée par la nouvelle poupée ou pas les autres jolis jouets de l’armoire au point d’oublier les bougies qui étaient allumées près du meuble, sa maman les éteignit toutes il ne resta plus que le lustre du plafond, qui répandait au milieu de la pièce une douce et agréable lumière.
    - Ne tarde pas à rentrer dans ta chambre, ma chère petite, dit encore la mère en s’éloignant, sinon tu ne pourras pas te lever à temps demain matin.
    Dès que Marie se trouva seule, elle s’empressa de faire ce qui lui tenait tant à cœur et qu’elle n’avait cependant pas osé avouer à sa maman, elle se demandait d’ailleurs pourquoi. Elle avait durant tout ce temps-là gardé sur son bras le casse-noisette malade enveloppé dans son mouchoir. Elle le coucha sur la table avec mille précautions, défit tout doucement le linge et examina les blessures. Casse-Noisette était très pâle ; mais il avait toujours son sourire affectueux, et cela fendait le cœur de Maris.
    - Oh ! mon petit Casse-Noisette , dit-elle tout bas, ne sois pas fâché que mon frère Fritz t’ait fait si grand mal ! Il n’a pas voulu être méchant ! A force de mener cette rude vie de soldat son cœur s’est un peu endurci, mais au fond c’est un bon garçon, je t’assure. Et maintenant, je vais prendre bien soin de toi. Je te soignerai jusqu’à ce que tu sois complètement guéri et que tu aies retrouvé ta gaieté ; quant à remplacer solidement tes petites dents et à remboîter tes épaules, c’est le parrain Drosselmeier qui s’en chargera car il s’y entend à merveille.
    Mais Maire ne put continuer à parler, car à peine eut-elle prononcé le nom de Drosselmeier que son ami Casse-Noisette fit une affreuse grimace, tandis que ses yeux verts dardaient des regards étincelants. Marie était sur le point de se laisser aller à l’épouvante quand elle retrouva tout aussi soudainement le visage souriant et triste du brave Casse-Noisette ; et elle vit bien que c’était la lueur du lustre, avivée par un bref courant d’air, qui avait ainsi défiguré le visage de Casse-Noisette .
    - Ne suis-je pas une stupide petite fille pour m’effrayer aussi facilement et croire cette petite poupée de bois capable de me faire des grimaces ! Mais que j’aime Casse-Noisette ! Il est si drôle ! et si bon aussi ! C’est pour cela que je veux le soigner le mieux possible !
    Et prenant son ami sur son bras, Marie s’approcha de l’armoire, s’agenouilla devant elle et dit à sa nouvelle poupée :
    - Je t’en prie, Clärchen, donne ton petit lit au pauvre Casse-Noisette blessé et essaie de t’arranger avec le canapé ! Songe que tu es bien portante et en pleine vigueur, sinon tu n’aurais pas ces belles joues vermeilles ; et dis-toi que bien peu de poupées, même parmi les plus belles, ont des canapés aussi moelleux que le tien.
    Mademoiselle Clärchen, dans ses magnifiques atours de Noël, semblait le prendre de haut et paraissait assez contrariée. Elle ne dit rien.
    - Je me demande pourquoi je fais tant d’histoires, dit Marie.
    Attirant le lit, elle y étendit Casse-Noisette avec beaucoup de douceur, banda ses épaules blessées avec un très joli ruban qu’elle portait habituellement autour de la taille et tira la couverture jusque sous son nez.
    - Mais il vaut mieux qu’il ne reste pas auprès de cette vilaine Clärchen, dit encore Marie.
    Elle retira donc le petit lit où reposait Casse-Noisette et le déposa sur l’étagère supérieure, de sorte qu’il se trouva tout à côté du beau village où cantonnaient les hussards de Fritz.
    Elle ferma l’armoire et se disposait à gagner la chambre lorsque – écoutez bien, enfants – elle perçut soudant autour d’elle des sons légers, très légers : c’étaient des murmures, des chuchotements, des bruissements qui semblaient surgir de toutes parts, derrière le poêle, derrière les chaises, derrière les armoires. La grande horloge se mit à ronronner de plus en plus fort, mais sans pouvoir sonner.

    En levant les yeux, Marie vit que la grande chouette dorée qui trônait tout en haut avait laissé retomber ses ailes, recouvrant ainsi toute l’horloge ; elle tendait aussi en avant son affreuse tête de chat au bec recourbe. Puis le ronronnement s’accentua, se transforma en paroles intelligibles : « Horloges , - loges, horloges , - loges, ronronnez tout doucement !… tout doucement !… Le Roi des Rats a fine oreille… Pourrr !…Pourrr !… Pourrr !… Pourrr !… Chantez, chantez-lui le vieux refrain ! Pourrr !… Pourrr !… Pourrr !… Pourrr !… Sonnez, sonnez, carillon !… Sonnez, car son heure approche !… » Et, à ce moment, poum… poum… s’égrenèrent, sourds et roques, les douze coups de minuit !
    Marie commençait à être terrifiée. Elle allait s’enfuir épouvantée car elle venait d’apercevoir le parrain Drosselmeier perché tout en haut de l’horloge à la place de la chouette, et qui laissait pendre le part et d’autre comme des ailes les deux pans de son habit. Mais elle se ressaisit et cria avec des larmes dans le voix :
    - Parrain Drosselmeier ! Parrain Drosselmeier. ! Que fais-tu là-haut ? descends près de moi au lieu de me faire peur, vilain Parrain Drosselmeier !

    Mais alors, d’affreux ricanements, de sinistres sifflements se firent entendre de tous côtés, et l’on perçut bientôt de petits trottinements ; on eût dit que des milliers de petites pattes couraient derrière les murs ; et en même temps on apercevait dans les fentes du plancher des milliers de petites lumières . Mais à y regarder de plus près, ce n’étaient pas des petites lumières, mais des milliers de petits yeux étincelants ;

    [
    Marie s’aperçut alors que dans tous les coins des souris montraient le bout de leur nez ou s’efforçaient de sortir de dessous le plancher. Et bientôt, trott… trott… hop… hop…, des bandes de plus en plus serrées de petites souris aux yeux brillants galopèrent en tout sens dans la pièce, puis s’alignèrent comme Fritz avait coutume d’aligner ses soldats avant une bataille. Marie trouva cela très amusant et, comme elle ne partageait pas l’aversion naturelle que tant d’autres enfants éprouvent à l’égard des souris, elle étaient bien près d’oublier sa frayeur lorsque les sinistres sifflements reprirent soudain de plus belle et la glacèrent d’épouvante ! Et savez-vous ce qu’elle vit ? Ecoute-moi bien, cher Fritz ! Je sais que tu as le cœur tout aussi vaillant que l’habile et courageux général Fritz Stahlbaum, mais je crois que si tu avais vu ce qui s’offrit alors aux regards de Marie, tu n’aurais fait qu’un saut jusqu’à ton lit et tu aurais tiré les couvertures sur ta tête plus haut que de raison. La pauvre Marie, hélas ! ne pouvait même pas avoir recours à ce moyen, car – écoutez bien, les enfants ! – juste devant ses pieds, du sable et de la chaux jaillirent, comme projetés par quelque force souterraine, et elle vit apparaître, au milieu de sifflements et de grincements horribles, sept têtes de rats, surmontés de sept couronnes qui jetaient mille feux.

    Puis le corps tout entier se hissa hors du sol : le cou donnait naissance à sept têtes ; dès qu’il apparut cet énorme animal paré de sept diadèmes, un triple couinement unanime s’éleva de toute l’armée qui d’un seul mouvement se mit en marche et… hop… hop… trott… trott… se dirigea tout droit vers l’armoire, tout droit vers Marie qui se trouvait encore auprès de la porte vitrée.
    Jusqu’à cet instant, l’angoisse et l’épouvante avaient fait battre si fort le cœur de l’enfant qu’elle s’attendait à tout moment à le sentir éclater dans sa poitrine et à mourir ; mais à cette minute il lui sembla que son sang s’arrêtait dans ses veines. Elle chancela en arrière, à demi privée de connaissance, et alors… cric… crac… la vitre de l’armoire qu’elle avait heurtée du coude se brisa en mille morceaux . Sur le moment, elle éprouva naturellement une vive douleur au bras gauche, mais en même temps elle se sentit le cœur beaucoup plus léger ; elle n’entendit plus ni piaillements ni couinements : tout était redevenu silencieux. Elle n’osait pas regarder, mais il lui semblait que les rats, effrayés par le cliquetis du verre cassé, avaient réintégré leurs trous.
    Et pourtant… qu’arrivait-il encore ?… D’étranges bruits s ‘élevaient de nouveau dans l’armoire, juste derrière elle ; des voix menues chuchotaient : « Réveillez-vous !… réveillez-vous… venez au combat… cette nuit… réveillez-vous… en rangs pour le combat… » A cela se mêlaient les sons gracieux et harmonieux d’un carillon :
    - Ah ! je reconnais mon petit carillon ! s’écria joyeusement Marie en faisant un bond de côté. Elle vit alors dans l’armoire de singulières lueurs et un inquiétant remue-ménage. C’étaient plusieurs poupées qui s’agitaient et battaient l’air de leurs petits bras.

    D’un seul coup, Casse-Noisette se redressa, rejeta loin de lui la couverture et fut d’un bond sur pieds ; il criait de toutes ses forces :
    -Cric… crac… stupide racaille de rats… sornettes de bêtes… cric… crac…
    Puis, tirant sur sa petite épée, il la brandit en l’air et s’écria :
    - Cher sujets, mes amis, mes frères, voulez-vous m’assister en ce rude combat ?

    Aussitôt, trois Scaramouche, un Pantalon, quatre ramoneurs, deux joueurs de cithare et un tambour crièrent avec ardeur :
    - Oui, Maître, nous vous sommes attachés par une indestructible fidélité ! Nous vous suivrons au combat, et jusque dans la victoire ou dans la mort !
    Et ils se précipitèrent à la suite de l’ardent Casse-Noisette qui risquait un saut dangereux du haut de l’étagère supérieure.
    Oui-da ! Il leur était bien facile de sauter , à ceux qui non seulement portaient de riches vêtements de drap et de soie, mais avaient aussi le corps rempli de coton et de paille hachée, ce qui leur permettait de tomber mollement comme des sacs de laine. Il n’en allait pas de même du pauvre Casse-Noisette ; il se serait à coup sûr rompu les bras et les jambes, car pensez donc, il y avait près de deux pieds de haut de son étagère à celle du bas, et son corps était aussi cassant que s’il avait été taillé dans du bois de tilleul ! Oui, Casse-Noisette se serait certainement rompu bras et jambes, si à l’instant même où il avait sauté, mademoiselle Clärchen n’avait elle aussi bondi de son canapé et reçu dans ses bras moelleux notre héros avec son épée au clair.
    Ah ! ma chère, ma bonne Clärchen ! sanglota Marie, se peut-il que je t’aie méconnue à ce point ! C’était certainement de bon gré que tu donnais ton petit lit à notre bon Casse-Noisette !
    Mademoiselle Clärchen cependant pressait tendrement le jeune héros contre son cœur et disait :
    - Vous n’allez pas, ô Maître , aller au combat et au danger, malade et blessé comme vous voilà ! Voyez avec quelle ardeur belliqueuse et quelle confiance en la victoire vos vaillants sujets se rassemblent ! Scaramouche, Pantalon, ramoneurs, citharistes et tambour sont déjà sur le plancher, et sur mon étagère les figurines à devises commencent à s’agiter sérieusement. Daignez, ô Sire , reposer dans mes bras ou contempler votre victoire du haut de mon chapeau à plumes !
    Ainsi parla Clärchen, mais Casse-Noisette se montrait récalcitrant et se débattait si bien de ses petites jambes qu’elle dut promptement le déposer sur le sol. Mais aussitôt il mit fort courtoisement un genou en terre et murmura :
    - Noble dame ! au cœur du combat et de la mêlée, je penserai sans cesse à la grâce et à la bonté que vous m’avez témoignées !
    Alors Clärchen se pencha très bas afin de pouvoir le prendre par son petit bras : elle le releva doucement, détacha rapidement sa ceinture ornée de mille paillettes et se disposait à en parer le petit homme ; mais celui-ci, reculant de deux pas, mit la main sur son cœur et dit d’un ton très solennel :
    - Je vous en prie, ô dame !ne gaspillez pas ainsi pour moi vos faveurs, car…
    Il s’arrêta, poussa un profond soupir, arracha vivement de ses épaules le petit ruban avec lequel Marie l’avait pansé, le pressa sur ses lèvres, le ceignit à la manière d’un écharpe, et brandissant vaillamment sa petite épée dégainée, sauta avec la vive légèreté d’un oiseau par-dessus la plinthe de l’armoire et se retrouva sur le plancher.
    Vous remarquerez, chers et bienveillants amis qui m’écoutez, que bien avant d’être réellement vivant Casse-Noisette avait déjà eu une conscience très nette de la bonté et de l’amour que Marie lui avait témoignés ; et s’il avait refusé de porter le ruban de mademoiselle Clärchen qui était pourtant si joli et brillait de mille feux, c’était uniquement parce qu’il s’était pris d’affection pour Marie. Et le bon et fidèle Casse-Noisette préférait se parer du simple petit ruban de l’enfant.
    Et maintenant, que va-t-il se passer ?
    Dès que Casse-Noisette a sauté sur le plancher, les couinements et les sifflements reprennent. Ciel ! Les bandes funestes des rats et des souris innombrables sont cantonnées sous la grande table, et au milieu, les dominant tous, le rat immonde aux sept têtes !
    Que va-t-il se passer ?

  5. #5
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    Chapitre 5

    La bataille


    - Tambour ! fidèle vassal ! Battez la générale ! cria Casse-Noisette .


    Et aussitôt le tambour se mit à battre son instrument avec une telle virtuosité que les vitres de l’armoire tremblèrent et vibrèrent.


    Puis on entendit des claquements et des craquements à l’intérieur du meuble, et Marie vit se soulever, comme sous l’effet d’une pression, les couvercles de toutes les boîtes dans lesquelles cantonnait l’armée de Fritz ; les soldats en sortirent et sautèrent sur l’étagère intérieure où ils se rangèrent en files impeccables. Casse-Noisette inspecta les rangs, dispensant à ses troupes des paroles enthousiastes :


    Que ces maudits trompettes restent à leur place ! cria-t-il avec colère.
    Puis, se tournant vivement vers Pantalon un peu pâle qui dodelinait de son long menton, il lui dit d’un ton solennel :

    - Général, je connais votre courage et cotre expérience. Il s’agit cette fois de juger rapidement la situation et de ne pas laisser passer le moment favorable. Je vous confie le commandement de toute la cavalerie et de toute l’artillerie… Vous n’avez pas besoin de cheval, car vos jambes sont assez longues et galopent assez vite… et maintenant… faites ce que vous avez à faire !

    Aussitôt, Pantalon porta ses longs doigts maigres à sa bouche et émit un son strident : on eût dit des centaines de petites trompettes retentissant joyeusement. Il y eut alors dans l’armoire des hennissements et des piaffements : les cuirassiers et les dragons de Fritz, et surtout les nouveaux hussards , tout flambant neufs, en sortirent en bon ordre et se formèrent aussitôt sur le plancher.

    Puis tous ces régiments, bannières au vent et fanfare en tête, défilèrent devant Casse-Noisette et se déployèrent aussi sur le plancher. Enfin, les canons de Fritz vinrent à grand fracas se placer devant eux, entourés des canonniers, et aussitôt, poum… poum…


    Marie vit les petits pois de sucre fondre sur les rangs serrés des rats, tout honteux de se voir ainsi blanchis par la poudre. Mais c’était surtout une lourde batterie, installée sur le tabouret de maman, qui boum… boum… boum… Tirait sans relâche sur les rats de petites boules de pain d’épice qui les abattaient.

    Cependant, les rats gagnaient du terrain ; ils couraient même à l’assaut de quelques canons ; mais prt… prt… la fumée et la poussière empêchèrent Marie de voir ce qui se passait. Il était évident que les deux corps d’armée se battaient âprement ; pendant longtemps la victoire balança entre eux. Lez rats déployaient des forces de plus en plus nombreuses, et les petites pilules argentées qu’ils projetaient avec beaucoup d’adresse atteignaient déjà l’armoire vitrée. Clärchen et Trutchen , en proie au désespoir, couraient en tous sens et se tordaient les mains.
    - Hélas ! dois-je mourir en pleine jeunesse, moi, la plus belle des poupées ! criait Clärchen.
    - Hélas ! ne me suis-je si bien conservée que pour périr ici entre mes quatre murs ! criait Trutchen.


    Puis elles se jetèrent au cou l’une de l’autre et se lamentèrent si fort qu’on les entendait en dépit de ce bruit infernal. Car vous pourriez difficilement vous faire une idée, chers auditeurs, du tumulte qui régnait désormais dans la pièce. Le fracas des projectiles, prt… prt… pif… paf… boum… boum… badaboum… se mêlait aux piaulements et aux couinements des rats et de leur roi

    Dans les instants de répit, on entendait de nouveau s’élever la voix puissante de Casse-Noisette , distribuant des ordres utiles, et on le voyait passer devant les bataillons de première ligne !
    Pantalon avait exécuté quelques brillantes charges de cavalerie et s’était couvert de gloire ; mais les hussards de Fritz reçurent de l’artillerie des rats une affreuse décharge de boules puantes qui firent sur leurs pourpoints rouges de très vilaines taches, après quoi ils préférèrent ne pas se mettre en avant. Pantalon les fit se replier sur la gauche et, dans le feu du commandement, il opéra le même mouvement, ainsi que ses dragons et ses cuirassiers , de sorte que tous firent repli vers la gauche et rentrèrent chez eux. Cette manœuvre découvrit la batterie installée sur le tabouret ; aussitôt une troupe compacte d’affreux rats accourut et monta si brutalement à l’assaut que le tabouret avec tous ses canons et canonniers fut renversé. Casse-Noisette , consterné, ordonna à l’aile droite d’opérer un mouvement de retraite. Or tu n’ignores pas, mon cher Fritz, toi qui as une grande expérience des choses militaires, qu’opérer un tel mouvement équivaut à peu près à s’enfuir, et je suis sûr que tu déplores déjà avec moi le malheur qui va s’abattre sur l’armée du petit Casse-Noisette que Marie aime tant !
    Mais détourne les yeux de ce triste spectacle et observe l’aile gauche de son armée. Là, tout est encore en bon ordre ; tous les espoirs sont permis. Au plus chaud de la mêlée, des troupes de cavalerie de l’armée des rats avaient débouché sans bruit de sous la commode et, poussant d’affreux piaillements stridents, s’étaient jetées avec fureur sur l’aile gauche de l’armée de Casse-Noisette . Mais à quelle résistance ils se heurtèrent ! Lentement, en raison des difficultés que créaient les accidents de terrain (il s’agissait entre autres de franchir la plinthe de l’armoire), les figurines à devises avançaient, conduites par deux empereurs chinois : elles se formèrent en « carré plein ».
    Ces vaillantes troupes, composées de personnages de toutes sortes, de nombreux jardiniers, Tyroliens , Toungouses , coiffeurs , arlequins :hum: , Cupidons , lions , tigres, singes et guenons, combattirent avec sang-froid, courage et ténacité. Ce bataillon d’élite, avec une bravoure spartiate, aurait arraché la victoire à l’ennemi si un audacieux capitaine de la cavalerie des rats, poussant en avant avec une folle témérité, n’avait, d’un coup de dents, arraché la tête de l’un des empereurs chinois et si celui-ci n’avait écrasé dans sa chute deux Toungouses et une guenon. Les rangs se trouvant éclaircis, l’ennemi y pénétra et le bataillon tout entier ne tarda pas à succomber aux morsures des rats. Mais l’ennemi ne retirait de ce méfait qu’un médiocre avantage. A peine un cavalier de l’armée des rats avait-il en effet, dans son ardeur meurtrière, sectionné de ses dents l’un de ses braves adversaires que s’introduisait dans son gosier un petit papier imprimé qui provoquait immédiatement sa mort.
    Mais de quel secours cela pouvait-il être pour l’armée de Casse-Noisette qui, ayant commencé à battre en retraite, reculait de plus en plus et essuyait des pertes de plu en plus lourdes au point que le pauvre Casse-Noisette , quand il se retrouva devant l’armoire, n’avait plus avec lui qu’un petit détachement ?
    - Faites donner la réserve !… Pantalon !… Scaramouche !… Tambour !… Où êtes-vous ?
    Ainsi criait Casse-Noisette , espérant que de nouvelles troupes sortiraient de l’armoire. Et effectivement, quelques habitants de Thorn hommes et femmes aux visages, aux coiffures et aux casques dorés, s’avancèrent ; mais ils combattaient si maladroitement qu’ils ne touchaient jamais aucun des ennemis et que pour un peu ils auraient arraché, de leurs sabres, le chapeau de leur propre général, leur cher Casse-Noisette . D’ailleurs les chasseurs ennemis ne tardèrent pas à leur mordre les jambes, ce qui les fit trébucher et même assommer en tombant quelques compagnons d’armes de Casse-Noisette .
    Celui-ci, serré de près par ses ennemis, était en grand péril et saisi d’une frayeur extrême, il aurait voulu sauter par-dessus la plinthe de l’armoire, mais ses jambes étaient trop courtes ; Clärchen et Trutchen , évanouies, ne pouvaient lui porter secours. Des hussards, des dragons passant tout près de lui sautaient d’un bond joyeux dans l’armoire. Alors il s ‘écria, au comble de désespoir :
    - Un cheval !… un cheval !… mon royaume pour un cheval !
    A ce moment précis, deux tirailleurs ennemis le saisirent par son manteau de bois et le Roi des rats, clamant à sept gosiers son triomphe, s’élança sur lui. Marie, ne se possédant plus, sanglotant et criant : « Casse-Noisette , mon cher Casse-Noisette ! » saisit, sans trop savoir ce qu’elle faisait, sa chaussure gauche et la jeta de toutes ses forces au milieu des rats, juste sur leur roi . Alors tout sembla s’évanouir et se dissiper : mais Marie ressentit au bras gauche une douleur encore plus cuisante qu’auparavant ; elle s’effondra sur le sol, privée de connaissance.

  6. #6
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    Chapitre 6

    :samu: La maladie :samu:

    Quand elle s’éveilla Marie crut sortir du sommeil de la mort. Elle était couchée dans son petit lit. Un clair soleil scintillant à travers les vitres couvertes de givre, pénétrait dans la pièce. Tout près d’elle était assis un étranger ; elle reconnut aussitôt en lui le chirurgien Wendelstern.
    Il dit tout bas :
    La voici réveillée !
    Alors la maman s’approcha et observa l’enfant d’un regard anxieux.
    - Oh ! chère maman, chuchota Marie, tous ces vilains rats sont-ils partis ? Et le bon Casse-Noisette est-il sauvé ?
    - Ne dis donc pas de telles bêtises ! lui répondit sa mère. Quel rapport les rats peuvent-ils avoir avec le casse-noisette happy3: ? Mais tu es une vilaine fille de nous avoir fait une telle peur et causé tant de soucis. Voilà ce qui arrive aux enfants entêtés qui n’écoutent pas leurs parents ! Tu as joué hier avec tes poupées jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le sommeil t’a gagnée et peut-être l’apparition de quelque souris (bien qu(il n’y en ait jamais eu dans la maison) t’a-t-elle effrayée, car tu as heurté du bras une vitre de l’armoire et tu t’es coupée si profondément que, de l’avis du docteur Wendelstern :enaccord: qui vient de retirer les petits éclats de verre restés dans ta blessure, tu aurais pu, si une artère avait été tranchée, garder le bras raide ou perdre tout ton sang. Dieu merci, je me suis réveillée à minuit ; ne te voyant pas dans ta chambre à une heure si tardive, je me suis levée et je suis allée dans le salon où je t’ai trouvée par terre, évanouie près de l’armoire et perdant ton sang en abondance. Pour un peu, je me serais évanouie moi aussi de frayeur. Tu étais donc étendue à terre et tout autour de toi étaient éparpillés un grand nombre des soldats de plomb de Fritz, d’autres poupées, de petits bonshommes en pain d’épice . Quant à Casse-Noisette , tu le tenais étroitement serré dans ton bras ensanglanté et non loin de toi gisait ta chaussure gauche.
    - Ah petite maman ! s’écria Marie, vous voyez bien ! c’étaient là les traces de la grande bataille que se sont livrée les poupées et les rats. Et ce qui m’avait le plus terrifiée était de voir que les rats allaient faire prisonnier le pauvre Casse-Noisette qui commandait l’armée des poupées. C’est alors que j’ai jeté ma chaussure parmi eux. Après, je ne sais plus rien.
    Le chirurgien :enaccord: fit un signe des yeux à la maman ; celle-ci dit à Marie, avec beaucoup de douceur :
    - Ne t’inquiète pas, ma chère petite ! Calme-toi ! Tous les rats sont partis et Casse-Noisette sain et sauf, a repris tout guilleret sa place dans l’armoire.
    A ce moment, le conseiller de Médecine entra dans la chambre et parla longuement avec le chirurgien Wendelstern :enaccord: ; puis il tâta le pouls de Marie et elle entendit bien qu’il était question de fièvre traumatique. Elle dut garder le lit et prendre des médicaments , et cela pendant plusieurs jours quoique, n’eût-ce été au bras une légère douleur, elle ne se sentît ni malade ni incommodée. Elle savait que Casse-Noisette était sorti vivant de la bataille et il lui semblait parfois l’entendre comme dans un rêve lui dire d’une voix très distincte, mais aussi très triste :
    - Marie, ma dame très chère , je vous dois beaucoup, mais vous pouvez faire encore bien plus pour moi !
    Marie réfléchissait, se demandant vainement ce qu’il avait pu vouloir dire ; mais elle ne trouvait rien.
    Avec son bras blessé, Marie ne pouvait jouer qu’avec difficulté. Et quand elle voulait lire ou feuilleter ses livres d’images , elle avait d’étranges petites lueurs devant les yeux et devait y renoncer. Il était donc bien naturel que le temps lui semblât si long. Elle attendait avec impatience le soir, car sa mère s’asseyait alors près de son lit et lui lisait ou lui racontait beaucoup de belles histoires .
    Ce soir-là, sa maman venait de terminer la merveilleuse histoire du prince Facardin lorsque la porte s’ouvrit, livrant passage au parrain Drosselmeier .
    - Je viens me rendre compte par moi-même, dit-il, de la santé de la petite blessée.
    Dès que Marie aperçut la redingote jaune du parrain Drosselmeier , le souvenir de la nuit où Casse-Noisette avait perdu la bataille contre les rats lui revint à la mémoire avec une telle acuité qu’elle cria malgré elle au conseiller à la Cour d’Appel :
    - Oh ! Parrain Drosselmeier , comme tu étais vilain ! Je t’ai bien vu, assis au sommet de l’horloge et la recouvrant de tes ailes pour l’empêcher de sonner fort et de faire peur aux rats ! Pourquoi n’es-tu pas venu au secours de Casse-Noisette ? Pourquoi n’es-tu pas venu à mon secours, méchant parrain Drosselmeier ? Tu sais bien que si je dois rester dans mon lit, blessée et malade, c’est à toi seul qu’en revient la faute !
    La maman, tout effrayée, demanda :
    - Que t’arrive-t-il, petite Marie ?
    Mais le parrain Drosselmeier , avec d’étranges grimaces, dit d’une voix monotone et nasillarde :
    - Le balancier devait battre… mais il ne voulait pas… Or tous les balanciers doivent… battre, battre doucement… et les cloches sonner fort … Ding et dong et dong et ding… O fillette, n’aie pas peur… Souvent cloches ont sonné… pour chasser le Roi des rats… et la chouette vole vole… Pac et pic et pic et pac… cloches ding et cloches dong… battez. Battez, balanciers :t208: … Tic et tac et tac et tic…
    Marie regardait le parrain Drosselmeier avec de grands yeux, car il semblait tout autre que d’habitude et bien plus laid encore, et son bras droit battait comme celui d’une marionnette dont on tire les ficelles. Elle aurait eu une peur terrible du parrain si sa maman n’avaient pas été là et si Fritz qui s’était faufilé sans bruit dans la chambre, ne l’avait finalement interrompu d’un grand éclat de rire.
    - Hé, hé ! parrain Drosselmeier s’écria-t-il, te voilà de nouveau vraiment trop drôle ! Tu te démènes tout à fait comme mon polichinelle, celui que j’ai depuis longtemps jeté derrière le poêle !
    Mais la maman restait grave.
    - Cher Conseiller, dit-elle, voilà en vérité d’étranges plaisanteries ! Où voulez-vous en venir ?
    - Grands dieux ! répondit-en riant le parrain , avez-vous oublié ma belle petite ritournelle d’horloger ? Pourtant, je la chante toujours aux petits malades comme Marie.
    Puis il s’assit d’un brusque mouvement tout près du petit lit et dit :
    - Ne sois pas fâchée si je n’ai pas tout de suite arraché les quatorze yeux du Roi des rats. Ce n’était pas possible. Mais en revanche je vais te faire une bonne surprise.
    Le conseiller à le Cour d’Appel mit alors la main à sa poche et en retira doucement, tout doucement… Casse-Noisette : il lui avait fort habilement replacé les dents qu’il avait perdues et avait réemboîté son menton inerte. Marie poussa un cri de joie et sa mère lui dit en souriant :
    - Tu vois bien que parrain Drosselmeier n’a pour ton cher Casse-Noisette que de bons sentiments !
    - Mais tu avoueras, interrompit le conseiller, que Casse-Noisette n’est pas des plus gracieux et que son visage n’a rien de particulièrement beau ! Quant aux raisons pour lesquelles pareille laideur fut départie à sa famille et transmise de génération en génération, je veux bien te les raconter si tu veux bien les savoir. A moins que tu ne connaisses déjà l’histoire de la princesse Pirlipat , de la sorcière Mauserinks et de l’industrieux horloger ?
    - Dis-moi, parrain Drosselmeier , intervint inopinément Fritz, puisque tu as si bien remplacé les dents de Casse-Noisette et que sa mâchoire n’est plus aussi branlante, pourquoi n’a-t-il pas d’épée ? pourquoi n’as-tu pas mis une épée à son ceinturon ?
    - Bah ! répliqua le conseiller avec humeur, il faut toujours que tu trouves à redire et à ronchonner, mon garçon ! Que m’importe l’épée de Casse-Noisette ! J’ai soigné son corps. A lui maintenant de se procurer une épée si bon lui semble !
    - Tu as raison, s’écria Fritz, si c’est un type comme il faut, il saura bien trouver des armes .
    - Eh bien, Marie, reprit la conseiller, dis-moi si tu connais l’histoire de la princesse Pirlipat ?
    - Oh, non ! répondit Marie. Raconte-la, cher parrain , raconte-là !
    - J’espère, dit la Conseillère, que votre histoire ne sera pas aussi effrayante que celles que vous débitez d’habitude ?
    - Nullement, chère madame, répondit Drosselmeier . Bien au contraire, ce que je vais avoir l’honneur de vous raconter est fort amusant.
    - Raconte, raconte, cher parrain ! criaient les enfants
    Et le conseiller à la Cour d’Appel commença en ces termes :

  7. #7
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    Chapitre 7

    Le conte de la noisette dure

    La mère de Pirlipat était la femme d’un roi , donc une reine , et Pirlipat dès sa naissance, une princesse. Le rois exulta de joie à la vue de la jolie petite fille qui reposait dans le berceau. Dansant et tournoyant sur une jambe, il ne cessait de crier :
    Hurrah ! A-t-on jamais rien vu de plus ravissant que ma petite Pirlipat ?
    Et tous les ministres, tous les généraux, tous les présidents et tous les officiers d’Etat-Major dansaient et tournoyaient comme leur souverain, criant à qui mieux mieux :
    Non, jamais !
    Et l’on ne pouvait nier en effet que jamais, depuis aussi longtemps que le monde était monde, il ne fût né plus bel enfant que la princesse Pirlipat . On eût dit son petit visage tissé de délicats flocons de soie ayant la blancheur des lis et l’incarnat des roses ; ses petits yeux vifs avaient l’éclat de l’azur et ses bouclettes de fils d’or luisants et bien frisés encadraient délicieusement ses traits. La petite Pirlipat avait aussi, en venant au monde, deux rangées de petites perles avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit le doigt du Chancelier qui se penchait sur elle pour examiner son visage ; il poussa un grand cri : « Doux Jésus ! » selon les uns, « Oh, la la ! » selon les autres, et l’on n’a pu jusqu’à ce jour tomber d’accord à ce sujet. Bref, petite Pirlipat mordit bel et bien le doigt du Chancelier, et le pays apprit ainsi avec ravissement que l’esprit, l’âme et la raison habitaient aussi ce merveilleux petit corps d’enfant.
    Tout le monde était donc bien content . Seule la reine était anxieuse et inquiète et personne ne savait pourquoi. On s’étonnait surtout du soin avec lequel elle faisait garder le berceau de Pirlipat . Non seulement les portes étaient flanquées de trabans, mais il y avait aussi chaque nuit, outre les deux gardiennes qui se trouvaient tout près du berceau, six autres femmes assises en divers points de la chambre. Un détail surtout semblait plus que tous insensé et personne ne parvenait à le comprendre : chacune de ces six gardiennes devait tenir un chat sur ses genoux et le caresser toute la nuit pour qu’il ne cessât de ronronner. Vous seriez incapables, mes chers enfants, de deviner pourquoi la mère de Pirlipat prenait tant de précautions, mais moi je le sais et m’en vais à l’instant vous le dire.
    Un grand nombre de rois éminents et de charmants princes se trouvèrent un jour rassemblés à la Cour où l’on donna des fêtes brillantes, des tournois, des spectacles et des bals. Voici comment cela s’était fait : le roi pour bien montrer qu’il ne manquait no d’or ni d’argent avait désiré prélever une grosse partie du trésor de la Couronne et l’affecter à quelque grande entreprise. Ayant appris du Grand Cuisinier de la Cour, sous le sceau du secret, que l’Astrologue de la Cour avait désigné le jour où l’on tuerait les bêtes, il avait ordonné un grand festin de saucisses et était monté en personne dans son carrosse pour inviter tous ces rois et ces princes à venir prendre… une simple cuillerée de soupe ; il se réservait ainsi la joie de voir leur surprise lorsqu’il leur servirait des mets choisis. Puis il avait dit très affectueusement à la Reine sa femme :
    - Tu n’ignores pas, ma chérie, combien j’aime les saucisses !
    La reine savait fort bien ce que cela signifiait. Il entendait par là qu’elle devait se livrer elle-même, comme elle l’avait toujours fait, à la très utile occupation de fabriquer des saucisses. Le Grand Trésorier dut faire porter sans délai à la cuisine l’immense marmite d’or et les casseroles d’argent destinées à la confection des saucisses : on alluma un grand feu de bois de santal, la reine mit son tablier de damas et le délicieux fumet de la soupe à la saucisse s’éleva bientôt de la marmite Il pénétra jusque dans la salle du Conseil d’Etat ; le roi au comble du ravissement, ne se contint plus : »Permettez, messieurs ! » s’écria-t-il ; et il se précipita vers la cuisine, serra la reine sur son cœur, remua un peu le bouillon avec son sceptre d’or et revint, apaisé, au Conseil d’Etat.
    On en était au moment délicat où le lard, coupé en petits morceaux, allait être rôti sur des grils d’argent. Les dames de la Cour s’effacèrent devant la reine qui, en raison du fidèle attachement et du respect qu’elle témoignait à son royal époux, tenait à effectuer elle-même cette opération. Mais à peine le lard eut-il commencé à rôtir qu’une voix toute menue chuchota : »Donne-moi aussi quelques morceaux grillés, petite sœur !… je veux festoyer aussi… je suis reine, moi aussi… donne-moi quelques morceaux grillés ! ». La reine savait bien que c’était dame Mauserinks qui parlait ainsi. Il y avait des années que dame Mauserinks habitait le palais du roi Elle se prétendait parente de la famille royale, et reine elle-même du royaume de Mausolie, raison pour laquelle elle tenait sous l’âtre une cour somptueuse. La reine était bonne et charitable. Sans doute n’acceptait-elle qu’avec peine de considérer dame Mauserinks comme une reine et surtout comme sa sœur ; mais elle ne lui en accorait pas moins de tout cœur, en ce jour de fête, d’avoir sa part du festin. Elle lui cria donc :
    Montrez-vous dame Mauserinks et dégustez ce lard à votre gré.
    Dame Mauserinks ne se le fit pas dire deux fois : elle sortit joyeusement de sa cachette, bondit sur le fourneau et, de ses petites pattes délicates, attrapa les uns après les autres tous les bouts de lard que la reine lui tendait. On vit alors surgir à leur tour les cousins et cousines de dame Mauserinks et même ses sept fils :bad4: :bad4: :bad4: de bien mauvais sujets ; tous se jetèrent sur le lard, et la reine effrayée, ne sut pas leur résister. Par bonheur, la Surintendante de la Maison de la reine survint et chassa les hôtes importuns, de sorte que l’on put tout de même sauver un peu de lard qui fut très savamment réparti sur toutes les saucisses suivant les indications du grand Mathématicien de la Cour, convoqué en hâte.
    Au son retentissant des tambours et des trompettes, tous les souverains et tous les princes présents, revêtus de leurs costumes de gala, se rendirent en grand cortège, qui sur des palanquins blancs, qui dans des carrosses de cristal, à la régalade de saucisses. Le roi les accueillit avec une gracieuse et aimable cordialité ; puis, portant couronne et tenant le sceptre, il s’assit, en sa qualité de souverain, au haut bout de la table. Dès le plat de saucisses de foie on vit le roi pâlir, se décomposer et lever les yeux au ciel : de légers soupirs s’échappaient de sa poitrine ; une affreuse douleur semblait lui ravager le cœur ! Mais quand vint le tour des boudins, il s’enfonça soudant dans son fauteuil en gémissant et sanglotant cachant son visage de ses mains, il se lamentait bruyamment. Tous se levèrent vivement de table ; le médecin attitré s’efforça vainement de saisir le pouls de son malheureux roi qui semblait en proie à un désespoir sans nom. Enfin, enfin, après que l’on eut dépensé beaucoup de paroles et eu recours aux moyens les plus énergiques, tels des plumes d’oie grillées ou autres palliatifs de ce genre, le roi parut revenir un peu à lui. D’une voix à peine intelligible, il balbutia :
    - Pas assez de lard !
    Alors la reine désespérée, se jeta à ses pieds et sanglota :
    - Oh ! mon pauvre, mon infortuné, mon royal époux ! hélas ! quelle douleur dut être la vôtre !… Mais voyez à vos pieds la coupable !… Punissez ! Punissez-la, sévèrement !… Hélas !… Dame Mauserinks et ses sept fils :bad4: :bad4: :bad4: et ses cousins, et ses cousines !… ce sont eux qui ont mangé tout le lard ! Et…
    Mais la reine tomba à la renverse, sans connaissance.
    Le roi, fort en colère, bondit sur ses pieds et s’écria :
    - Madame la Surintendante, comment cela s’est-il passé ?
    La Surintendante raconte ce qu’elle savait et le roi décida de se venger de dame Mauserinks et de toute sa famille qui avaient mangé le lard de ses saucisses. On convoqua le Conseil Secret et l’on décida d’instruire le procès de dame Mauserinks et de la déposséder de tous ses biens ; mais comme le roi craignait que cela ne l’empêchât pas de continuer pendant ce temps à lui manger son lard, l’affaire fut soumise au Grand Horloger et Alchimiste de la Cour. Cet homme, qui portait le même nom que moi et s’appelait Christian Elias Drosselmeier, promit de trouver un procédé diplomatique pour éloigner à jamais du palais dame Mauserinks et sa famille. Il inventa à cet effet de petites machines d’un fonctionnement très subtil : il y installa au bout d’un fil du lard grillé et les disposa autour de la demeure de la mangeuse de lard. Dame Mauserinks avait beaucoup trop de sagesse pour ne pas deviner la ruse de Drosselmeier, mais toutes ses mises en garde, toutes ses explications ne servirent à rien : attirés par le délicieux fumet du lard grillé, les sept fils :mad4::mad4::mad4: et beaucoup de cousins et de cousines de dame Mauserinks pénétraient dans les machines de Drosselmeier : au moment où ils étaient sur le point d’attraper le lard, une grille se déclenchait et tombait devant eux, les faisant prisonniers ;après quoi, ils étaient honteusement exécutés dans la cuisine. Dame Mauserinks ainsi que sa suite, abandonna ces lieux de terreur. Son cœurs était plein d’affliction, de désespoir, de désir de vengeance. La Cour jubilait, mais la reine était soucieuse, car elle connaissait le caractère de dame Mauserinks et savait bien qu’elle ne laisserait pas impuni la mort de ses sept fils :mad4::mad4::mad4: et de tant de parents. Un jour en effet que la reine préparait pour son royal époux un hachis de mou de veau comme il les aimait, dame Mauserinks survint et dit :
    Mes fils :mad4::mad4::mad4: mes cousins et mes cousines ont été tués. Prends garde, madame la reine que la reine des souris ne sectionne d’un coup de dents ta petite princesse ! prends bien garde !
    Là-dessus, elle disparut et ne montra plus. Mais la reine en avait eu une telle frayeur qu’elle avait laissé tomber dans le feu le hachis de mou. Ainsi dame Mauserinks avait-elle pour la seconde fois gâché l’un des plats préférés du roi ce qui le mit fort en colère.
    Mais il suffit pour ce soir. Je vous raconterai la suite plus tard.

    Malgré les instantes prières de Marie qui pendant ce récit n’avait cessé de méditer, le parrain Drosselmeier refusa de poursuivre. Il bondit sur ses pieds et dit :
    - Trop à la fois ne vaut rien. Je continuerai demain.
    Au moment où le conseiller à la Cour d’Appel était sur le point de franchir le seuil, Fritz lui demanda :
    - Dis-moi parrain Drosselmeier est-ce vraiment toi qui as inventé les souricières ?
    - Comment peux-tu poser d’aussi sottes questions ! s’écria sa mère.
    Mais le conseiller dit tout bas avec un étrange sourire :
    - Ne suis-je pas un habile machiniste ? Pourquoi n’aurais-je pu inventer aussi les souricières ?

  8. #8
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    Chapitre 8

    Suite du conte de la noisette dure

    Mes enfants, reprit le lende main soir le conseiller Drosselmeier vous savez maintenant pourquoi la reine faisait si bien garder la ravissante petite princesse Pirlipat . Ne devait-elle pas craindre que dame Mauserinks , pour mettre sa menace à exécution, revînt un jour donner à l’enfant un coup de dents mortel ? Les appareils de Drosselmeier ne pouvaient être d’aucun secours contre l’expérience et la ruse de dame Mauserinks , mais l’Astrologue de la Cour , qui non seulement savait lire dans les astres mais connaissait également la signification des signes cabalistiques, croyait savoir que la famille du Chat Schnurr serait seule capable de tenir dame Mauserinks éloignée du berceau ; c’est pourquoi chacune des gardiennes devait garder sur ses genoux l’un des fils de cette famille (qui faisait par ailleurs à la Cour fonction de Conseillers Secrets d’Ambassade), et lui adoucir par des caresses appropriées ce pénible service commandé.
    Une fois, alors qu’il était près de minuit, une des deux gardiennes principales qui étaient assises tout près du berceau s »éveilla brusquement d’un profond sommeil . Tout le monde autour d’elle était endormi … On n’entendait aucun ronronnement… Un silence de mort régnait dans la pièce, au point que l’on distinguait le bruit des vers piquant le bois ! Mais quelle ne fut pas la terreur de la gardienne principale lorsqu’elle aperçut, juste devant elle, un gros rat immonde, dressé sur ses pattes de derrière et dont l’horrible tête frôlait le visage de la princesse .


    Elle bondit de sa chaise, en poussant un cri d’épouvante et tout le monde s’éveilla ; mais au même instant, dame Mauserinks (car l’énorme souris qui se tenait contre le berceau n’était nulle autre qu’elle) s’enfuit d’un bond vers le coin de la pièce. Les Conseillers d’Ambassade catmilk: se précipitèrent à sa poursuite, mais trop tard : elle avait disparu par une fente du plancher.
    Petite Pirlipat , réveillée par tout ce bruit, se mit à pleurer et à gémir :
    Grâce au Ciel, elle vit ! s’écrièrent les gardiennes .
    Mais grand fut leur effroi quand elles regardèrent la petite Pirlipat et virent ce qu’il était advenu de cette belle et gracieuse enfant.
    A la place de la petite tête angélique aux boucles d’or et au teint blanc et rose, une grosse tête informe surmontait un minuscule petit corps tout ratatiné ; ses petits yeux bleus comme l’azur étaient devenus verts et saillants, le regard était fixe et sa petite bouche s ‘était distendue d’une oreille à l’autre. La reine crut périr à force de se lamenter et de gémir ; et il fallut tapisser le bureau du roi de tentures matelassées, parce qu’il ne cessait de courir contre le mur pour se frapper la tête en criant d’une voix lamentable : "Infortuné monarque !" Il aurait pu maintenant se rendre compte qu’il eût mieux valu manger les saucisses sans lard et laisser vivre en paix sous le fourneau dame Mauserinks et sa tribu ; mais ce père royal n’y songeait pas ; il rejetait toute la faute sur Christian Elias Drosselmeier , de Nuremberg, Grand Horloger et Alchimiste de la Cour. Il décréta donc, dans sa sagesse, que Drosselmeier était tenu de rendre son ancien aspect à la princesse Pirlipat avant quatre semaines, ou d’indiquer au moins un moyen sûr et infaillible d’y parvenir, faut de quoi il serait livré à la mort ignominieuse sous la hache du bourreau .
    Drosselmeier fut très effrayé ; mais, faisant aussitôt confiance à son art et à sa chance, il passa sans délai à une opération qui lui semblait plus qu’aucune autre utile. Il démonta très adroitement la petite princesse Pirlipat , dévissa ses petites mains et ses petits pieds et examina même sa structure intérieure ; il constata malheureusement que plus la petite princesse grandirait, plus elle serait difforme ; il ne sut donc plus à quel saint se vouer. Il reconstitua la princesse avec précaution, puis sombra dans un abîme de mélancolie près de ce berceau dont il n’avait jamais le droit de s’éloigner.
    La quatrième semaine était entamée et l’on en était même déjà au mercredi, lorsque le roi , les yeux étincelants de colère, jeta un regard dans la pièce , en faisant de son sceptre un geste menaçant cria :
    - Christian Elias Drosselmeier , guéris la princesse hex: , sinon tu mourras !
    Drosselmeier se mit à pleurer amèrement, cependant que la princesse Pirlipat croquait des noisettes avec satisfaction. Pour la première fois, l’Alchimiste remarqua cette étrange fringale de noisettes de la princesse et le fait qu’elle était venue au monde avec des dents. Et effectivement, après sa métamorphose, elle avait crié jusqu’à ce qu’ayant par hasard trouvé une noisette à portée de sa main, et l’ayant aussitôt cassée pour en manger l’amande, elle s’en trouvât immédiatement calmée. Dès lors, les gardiennes n’avaient rien eu de mieux à faire que de lui apporter des noisettes. "O instinct sacré de la nature, sympathie éternellement insondable entre les êtres ! s ‘écria Drosselmeier , tu me montres la porte du mystère ! Je vais frapper et elle s’ouvrira !" Il demanda aussitôt l’autorisation de parler à l’Astrologue de la Cour et fut sous bonne escorte conduit chez celui-ci. Les deux hommes s’étreignirent en versant d’abondantes larmes , car ils s’aimaient tendrement ; puis ils se retirèrent dans un cabinet secret et consultèrent de nombreux livres traitant de l’instinct, des sympathies et antipathies et d’autres sujets aussi mystérieux. A la tombée de la nuit, l’Astrologue de la Cour examina les étoiles et établit, avec l’aide de Drosselmeier, fort instruit lui aussi dans cette science, l’horoscope de la princesse Pirlipat: hex: . Cela leur donna beaucoup de mal, car les lignes s’embrouillaient de plus en plus, mais enfin, ô joie ! enfin ils virent clairement que la princesse Pirlipat , pour échapper à l’enchantement qui l’enlaidissait et retrouver sa beauté d’autrefois, n’avait tout simplement qu’à déguster la délicieuse amande de la noisette Krakatuk.
    Cette noisette Krakatuk avait une coque si dure qu’elle pouvait supporter sans se briser qu’un canon de quarante-huit livres lui passât sur le corps. Mais il fallait qu’un homme, n’ayant encore jamais été rasé et n’ayant encore jamais porté de bottes, cassât d’un coup de dents devant la princesse cette noisette dure, puis lui en présentât l’amande les yeux fermés. Et ce jeune homme ne devait rouvrir les yeux qu’après avoir fait sans trébucher sept pas en arrière .
    Drosselmeier et l’Astrologue avaient travaillé sans répit pendant trois jours et trois nuits. On était au samedi et le roi était en train de déjeuner lorsque Drosselmeier , qui devait être décapité le dimanche à l’aube, se précipita dans la salle, plein de joie et d’enthousiasme, et fit connaître le moyen qu’il avait trouvé pour rendre à la princesse Pirlipat sa beauté perdue. Le roi le serra sur son cœur et dans l’ardeur de sa bienveillance, lui promit une épée de diamants, quatre décorations et deux costumes neufs pour le dimanche :
    - Mettez-vous à l’œuvre aussitôt après le repas, ajouta-t-il amicalement. Faites en sorte, cher Alchimiste , que le jeune homme chaussé comme il se doit et qui ne s’est jamais rasé soit présent au moment voulu avec la noisette Krakatuk, et veillez à ce qu’il n’ait pas bu de vin, afin qu’il ne trébuche pas lorsqu’il devra faire sept pas en arrière à la manière d’un crabe. Après quoi, il pourra boire autant qu’il voudra !
    Drosselmeier fut effondré en entendant ce discours. Tremblant et hésitant, il se décida à balbutier que le moyen sans doute était trouvé, mais qu’il fallait encore chercher la noisette Krakatuk et le jeune homme destiné à la faire craquer, et qu’il était permis de se demander si l’un et l’autre ne resteraient pas à jamais introuvables. Le roi entra alors dans une violente colère. Brandissant son sceptre au-dessus de sa tête couronnée, il rugit comme un lion :
    Ce sera donc la décapitation !
    Par bonheur pour Drosselmeier , torturé par les affres de l’angoisse, le roi avait ce jour-là trouvé la nourriture particulièrement bonne : il était donc d’humeur assez débonnaire pour prêter une oreille bienveillante aux arguments raisonnables que la reine , dans sa générosité et émue qu’elle était par l’infortune de Drosselmeier , ne manqua pas d’apporter en faveur du fait qu’il avait accompli sa tâche, qui était de trouver le moyen de guérir la princesse , et qu’il avait donc gagné la vie sauve. Le roi , tout en qualifiant ce discours de piètre échappatoire et de pauvre verbiage, décida cependant, après avoir absorbé un petit verre d’eau-de-vie, que l’Horloger et l’Astrologue eussent à se mettre en route et à ne plus reparaître à moins d’avoir dans leur poche la noisette Krakatuk. Sur l’intercession de la reine , il fut décidé que pour rechercher l’homme destiné à faire craquer cette noisette, on insérerait à plusieurs reprises un avis dans les journaux du pays et des alentours et dans les petites annonces.
    Ici, le Conseiller à la Cour d’Appel s’interrompit de nouveau et promit de raconter la fin le lendemain soir.

  9. #9
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    Chapitre 9

    Fin du conte de la noisette dure

    A peine avait-on en effet le lendemain soir allumé les lumières , que le parrain Drosselmeier se présenta et reprit son récit.
    Il y avait déjà quinze ans que Drosselmeier et l’Astrologue de la Cour étaient partis, et ils n’avaient toujours pas trouvé trace de la noisette Krakatuk. Je pourrais, mes chers petits, passer quatre semaines à vous parler de tous les endroits où ils s’étaient rendus et de toutes les étranges et merveilleuses aventures qu’ils avaient eues. Mais je n’en ferai rien. Je vous dirai seulement qu’au bout de tant d’années Drosselmeier , profondément affligé, éprouva une vive nostalgie de sa chère ville natale de Nuremberg. Cette nostalgie l’envahit avec plus de force encore, un jour où il fumait avec son ami, au cœur d’une immense forêt d’Asie, une petite pipe de canasse :
    - O Nuremberg, ma belle, ma si belle ville natale ! quiconque ne t’a jamais vue, eût-il même beaucoup voyage et fût-il allé à Londres, à Paris et à Peterwardein, n’a jamais pu sentir son cœur s’épanouir vraiment et éprouvera toujours au fond de lui le désir de te connaître, ô Nuremberg, belle ville, ma cité aux belles maisons et aux belles fenêtres !
    Quand il entendit Drosselmeier exhaler de si tristes plaintes, l’Astrologue , saisi d’une compassion profonde, se mit à son tour à se lamenter si pitoyablement que l’on eût pu l’entendre de tous les points d’Asie. Mais il se ressaisit, essuya les larmes qui coulaient de ses yeux et demanda à son ami :
    - Mais dites-moi, cher et estimable collègue, à quoi bon rester là à nous lamenter ? Pourquoi ne pas aller à Nuremberg ? N’est-il pas indifférent, après tout, que nous cherchions cette maudite noisette Krakatuk en tel ou tel endroit ?


    - C’est ma foi vrai, répondit Drosselmeier apaisé.
    Tous deux, se levant aussitôt, secouèrent leurs pipes et, de cette forêt qui se trouvait au cœur de l’Asie, se rendirent d’une seule traite à Nuremberg.
    A peine y furent-ils arrivés que Drosselmeier courut tout droit chez son cousin Christoph Zacharias Drosselmeier, qui était tourneur de poupées, vernisseur et doreur, et qu’il n’avait pas vu depuis toutes ces années. Il lui raconta en détail l’histoire de la princesse Pirlipat , de dame Mauserinks et de la noisette Krakatuk ; le cousin était si stupéfait qu’il ne cessait de joindre les mains et de s ‘écrier :
    Hé ! cousin, quelles choses extraordinaires me racontez-vous là !
    Drosselmeier marra également les aventures qu’il avait eues au cours de son lointain voyage ; il dit comment il avait passé deux années chez le Roi des Dattes , comment il avait été outrageusement éconduit par le Roi des Amandes , comment il avait vainement questionné la Société des Sciences naturelles d’Ecureuilhouse, bref, comment il avait partout échoué et n’avait nulle part trouvé la moindre trace de la noisette Krakatuk. A plusieurs reprises, au cours de ce récit, Christoph Zacharias avait fait claquer ses doigts, tourné sur un pied, clappé de la langue et s’était exclamé : "Hum !… hum !…Oh !…hé !…Ah !… Voilà qui serait diabolique !…" A la fin, il projeta en l’air son bonnet et sa perruque et tomba brusquement au cou de son cousin en s’écriant :
    - Cousin ! cousin ! vous êtes sauvé, vous dis-je, car ou bien je me trompe fort, ou bien je suis moi-même en possession de la noisette Kralatuk !
    Et il alla aussitôt chercher une petite boîte de laquelle il tira une noisette dorée de moyenne grosseur.
    - Voyez cette noisette, dit-il en la montrant à son cousin, elle a une curieuse histoire : il y a bien des années, au moment de Noël, un étranger arriva dans la ville avec un sac de noisettes qu’il mit en vente. Il eut une querelle juste devant mon magasin de poupées, et déposa son sac à terre pour mieux se défendre contre le marchand de noisettes du pays qui, ne pouvant souffrir que cet étranger vendît des noisettes, j’avait pris à partie. Au même moment, une charrette lourdement chargée passa sur le sac et toutes les noisettes furent brisées, à l ‘exception d’une seule qu’avec un singulier sourire l’étranger me vendit contre une belle pièce de vingt fenins de l’année 1720 . Cela me sembla extraordinaire car j’avais précisément dans ma poche une pièces de vingt fenins comme l’homme en réclamait ; j’achetai donc la noisette et la dorai, ne sachant pas trop moi-même pour quelle raison je payais si cher cette noisette et lui accordais tant de valeur.
    S’il avait pu subsister le moindre doute sur le fait que la noisette du cousin fût réellement celle que l’on cherchait, il fut levé dès l’instant où l’Astrologue de la Cour appelé d’urgence, après avoir soigneusement gratté l’or qui recouvrait la noisette, eut trouvé le nom de Krakatuk gravé sur la coque en caractères chinois. La joie des voyageurs fut grande et le cousin l’homme le plus heureux du monde quand Drosselmeier lui assura que sa fortune était faite, car non seulement on lui ferait une rente appréciable, mais on lui donnerait à l’avenir gratuitement tout l’or dont il aurait besoin pour son travail.
    Ce soir-là, l’Alchimiste et l’Astrologue avaient déjà tous deux coiffé leur bonnet de nuit et se disposaient à monter dans leur lit, lorsque l’Astrologue dit :
    - Une bonne fortune ne vient jamais seule !… Pensez donc ! Nous avons trouvé non seulement la noisette Krakatuk, mais aussi le jeune homme capable de la faire craquer et de tendre à la princesse son amande régénératrice ! je pense tout simplement au fils de votre cousin !… Non, je ne dormirai pas cette nuit, dit-il encore, tout excité ; je vais sans délai établir l’horoscope de ce jeune homme !
    Et arrachant son bonnet de nuit il se lança tout aussitôt dans ses recherches.
    Le fils du cousin était en effet un beau jeune homme qui ne s’était encore jamais rasé et n’avait jamais porté de bottes.



    Dans sa prime jeunesse, à vrai dire, il avait plusieurs années de suite à Noël fait le polichinelle, mais cela ne l’avait absolument pas parqué, tant son père s’était donné de mal pour en faire un jeune homme accompli. Les jours de Noël, il portait une belle redingote brodée d’or et une épée, tenait son chapeau sous son bras et avait une savante coiffure qu’il retenait dans une bourse. Ainsi paré, il avait fort bel air dans la boutique de son père ; par une galanterie innée, il cassait les noisettes pour les jeunes filles qui l’appelaient à cause de cela Beau Casse-Noisette .
    Le lendemain matin, l’Astrologue , au comble de la joie, sauté au cou de l’Alchimiste , et s’écria :
    - C’est lui ! Nous le tenons ! Nous l’avons trouvé ! Mais il y a deux choses, cher collègue, que nous ne devons pas perdre de vue. D’abord, il faut tresser une solide natte de bois qui sera reliée à la mâchoire inférieure de notre remarquable neveu de manière à la retenir fortement. Puis nous devrions, à notre arrivée à la Résidence, garder soigneusement le silence et ne pas dire que nous avons amené le jeune homme capable de croquer la noisette Krakatuk ; il devra ne se présenter que longtemps après nous. Car je vois dans l’horoscope que le roi si d’autres jeunes gens se sont d’abord cassé les dents sur la noisette sans obtenir de résultat, promettra la main de la princesse et la succession au trône à celui qui saura croquer la noisette et rendre à la princesse sa beauté perdue.
    Le tourneur de poupées se réjouit beaucoup d’apprendre que son fils :uappy3: épouserait la princesse Pirlipat et deviendrait prince et ensuite roi : il l’abandonna donc avec confiance à ceux qui vinrent le chercher. La natte que Drosselmeier fixa sur ce jeune homme si plein d’espérances fut parfaitement réussie, et les plus résistants des noyaux de pêche furent l’objet des expériences les plus concluantes.
    Comme Drosselmeier et l’Astrologue avaient immédiatement fait savoir à la Résidence qu’ils avaient découvert la noisette Krakatuk, on avait pris là sur-le-champ les mesures nécessaires ; lorsque les voyageurs arrivèrent avec leur remède de beauté, beaucoup de beaux jeunes gens parmi lesquels se trouvaient même des princes étaient déjà rassemblés ;


    confiants en leurs solides mâchoires, ils espéraient délivrer la princesse de son enchantement. Les voyageurs furent très effrayés quand ils revirent la princesse .


    Son petit corps aux pieds et aux mains minuscules supportait à grand peine sa tête informe. La laideur de son visage était encore accentuée par une barbe de coton blanc qui s’était formée autour de la bouche et du menton. Tout se passa comme l’Astrologue de la Cour l’avait lu dans l’horoscope. Tous les imberbes en chaussures se brisèrent les uns après les autres les dents et les mâchoires sur la noisette Krakatuk sans que cela fût d’aucune utilité pour la princesse ;

    [align=left:cdbc132e71][/align:cdbc132e71]

    [align=right:cdbc132e71][/align:cdbc132e71]

    et quand ils étaient ensuite emportés à demi évanouis par les dentistes que l’on avait tout exprès convoqués, ils soupiraient :
    - C’était une noisette vraiment dure !


    Mais quand le roi le cœur rempli d’angoisse, eut promis sa fille et son royaume à celui qui saurait lever cet enchantement, le doux et parfait jeune homme qu’était Drosselmeier se présenta et demanda la permission de faire à son tour un essai. Aucun des jeunes gens n’avait plus autant à la princesse Pirlipat que le jeune Drosselmeier ; elle porta ses petites mains à son cœurs et soupira avec émotion :
    - Ah ! si seulement ce pouvait être lui qui réussisse à ouvrir de ses dents la noisette Krakatuk et devienne mon époux !
    Après avoir salué fort courtoisement le roi puis la reine :kong: et enfin la princesse Pirlipat , le jeune Drosselmeier reçut des mains du Grand Maître des Cérémonies la noisette Krakatuk, la plaça sans plus de façons entre ses dents, tira de toutes ses forces sur la natte et cric !… crac !… mit la coque en morceaux. Il retira habilement les fibres qui retenaient encore l’amande et tendit celle-ci à la princesse avec une humble révérence. Puis il ferma les yeux et commença à reculer. La princesse avala aussitôt l’amande et alors, ô miracle ! plus d’être difforme , mais à sa place une femme merveilleusement belle : son visage semblait tissé de flocons de soie qui mêlaient la blancheur des lis à l’incarnat des roses ; ses yeux avaient l’éclat de l’azur et les bourdes boucles de ses cheveux semblaient faites avec des fils d’or. Le son des tambours et des trompettes se mêla aux bruyantes acclamations du peuple ;


    Le roi avec toute sa cour , dansa sur une jambe comme le jour de la naissances de Pirlipat , et il fallut apporter à la reine de l’eau de Cologne parce qu’elle s’était évanouie de ravissement.
    Tout ce tumulte fit une peu perdre son sang-froid au jeune Drosselmeier qui n’avait pas terminé ses sept pas ; mais il se domina et il était justement en train de lancer la jambe droite pour faire le septième pas quand dame Mauserinks poussant d’affreux sifflements, surgit du plancher à l’endroit précis où il allait poser le pied ; cela li fit trébucher si malencontreusement qu’il manqua tomber. Oh ! infortune ! Le jeune homme devint sur-le-champ aussi contrefait que l’avait été la princesse Pirlipat .


    Son corps se ratatina et ne supporta plus qu’à grand(peine sa grosse tête difforme aux yeux saillants et à la large bouche horriblement béante. Au lieu de sa natte, un mince manteau de bois pendait dans son dos, lui permettant de gouverner sa mâchoire inférieure.
    L’Horloger et l’Astrologue étaient horrifiés. Mais ils virent dame Mauserinks se rouler sur le parquet en perdant son sang avec abondance. Sa méchanceté n’était pas restée impunie, car le jeune Drosselmeier lui avait si profondément ouvert la gorge avec le talon pointu de sa chaussure qu’elle était maintenant à l’agonie. Cependant dame Mauserinks , en proie aux affres de la mort, piaillait lamentablement :
    - O Krakatuk, noisette dure… tu es la cause de ma mort… Hi…Hi… gentil Casse-Noisette… tu mourras à ton tour… Mon cher fils aux sept couronnes… tu vengeras ta maman… sur le petit Casse-Noisette … ô douce et belle vie !… je vais donc te quitter… ô la mort !… couic !
    Et dame Mauserinks mourut sur ce cri et fut emportée par le chauffeur du roi.
    Personne ne s’était soucié du jeune Drosselmeier , la princesse rappela au roi sa promesse et celui-ci ordonna aussitôt qu’on envoyât chercher ce jeune héros. Mais quand l’infortuné parut ainsi contrefait, la princesse cachant son visage de ses deux mains s’écria :
    - Emportez-le ! emportez cet affreux Casse-Noisette !
    Et le Maréchal de la Cour l’attrapa aussitôt par ses petites épaules et le jeta dehors. Le roi , très irrité qu’on eût essayé de lui faire prendre pour gendre un casse-noisette, en rejeta toute la faute sur la maladresse de l’Horloger et de l’Astrologue et les expulsa tous deux pour toujours de la Résidence.
    Tout cela ne se trouvait pas dans l’horoscope que l’Astrologue avait établi à Nuremberg ; pourtant celui-ci ne se laissa pas décourager et reprit ses observations ; il crut alors lire dans les étoiles que le jeune Drosselmeier se comporterait si bien dans son nouvel état qu’en dépit de sa difformité il deviendrait prince et même roi. Mais cette difformité ne disparaîtrait que le jour où il aurait tué de sa main le fils aux sept têtes que dame Mauserinks avait mis au monde après la mort de ses sept fils et qui était devenu Roi des Rats, et encore à condition qu’une dame l’aimât en dépit de sa difformité. Il paraît qu’à Nuremberg, dans la boutique de son père, on peut en effet voir à l’époque de Noël le jeune Drosselmeier happy3: sous les traits d’un casse-noisette… ou sous ceux d’un prince !
    Et voilà, mes enfants , l’histoire de la noisette dure ! Vous savez maintenant pourquoi les gens disent si souvent : "C’était une aventure à se casser les dents !" et vous savez aussi pourquoi les casse-noisettes sont si laids.

    Ce fut ainsi que le conseiller à la Cour d’Appel acheva son récit. Marie trouva la princesse Pirlipat méchante et ingrate. Quant à Fritz, il affirma que si Casse-Noisette voulait se montrer un garçon comme il faut, il n’irait pas par quatre chemins avec ce Roi des Rats et ne tarderait pas à retrouver sa beauté d’autrefois.

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    Chapitre 10

    L’oncle et la tante


    S’il est jamais arrivé à l’un de mes chers lecteurs ou auditeurs de se couper avec du verre, il doit savoir à quel point cela fait mal et comme c’est une chose déplaisante et lente à guérir. C’est ainsi que Marie avait dû rester au lit presque toute une semaine, car la tête lui tournait chaque fois qu’elle essayait de se lever. Mais elle finit par se rétablir tout à fait et put de nouveau gambader joyeusement dans la chambre
    Tout était bien joli dans l’armoire car il y avait là, tous neufs et pimpants, des arbres, des fleurs, des maisons et de belles poupées aux robes éclatantes.

    Et surtout, Marie retrouva son cher Casse-Noisette ; il était debout sur la seconde étagère et lui souriait de toutes ses dents de nouveau bien alignées. Comme elle contemplait tendrement son cher protégé, elle se mit à songer avec anxiété à l’histoire qu’avait raconté son parrain et à cette longue querelle qui avait opposé Casse-Noisette à dame Mauserinks . Elle comprenait maintenant que son Casse-Noisette était sans aucun doute le jeune Drosselmeier de Nuremberg, le neveu de son parrain ; c’était lui ce charmant jeune homme si malheureusement ensorcelé par dame Mauserinks . Marie, en effet, n’avait pas douté un seul instant que l’habile Horloger à la Cour du père de Pirlipat fût le Conseiller à la Cour d’Appel Drosselmeier en personne .
    "Mais pourquoi ton oncle ne t’a-t-il pas aidé, pourquoi n’est-il pas venu à ton secours ?" se lamentait Marie. Car elle prenait de plus en plus nettement conscience de ce que l’enjeu de la bataille à laquelle elle avait assisté était le royaume et la couronne promis à Casse-Noisette . Toutes les autres poupées ne semblaient-elles pas lui être soumises ? Et n’était-il pas hors de doute que la prophétie de l’Astrologue s’était accomplie et que le jeune Drosselmeier était devenu roi au royaume des poupées ? Plus la perspicace petite fille tournait tout cela dans sa tête, plus elle était persuadée que, dès l’instant qu’elle les imaginerait en vie avec assez de force, Casse-Noisette et ses sujets se mettraient réellement à vivre et à se mouvoir. Elle voulut en faire l’expérience, mais elle n’obtint aucun résultat. Tout dans l’armoire, restait immobile et sans vie. Marie, cependant, bien loin de renoncer à son intime conviction, attribua cet échec aux effets persistants de l’enchantement que dame Mauserinks et son fils à sept têtes faisaient peser sur ses amis. "Et pourtant, cher monsieur Drosselmeier , dit-elle à Casse-Noisette , si vous n’êtes pas en état de vous mouvoir ou de me dire le moindre petit mot, je sais tout de même que vous me comprenez et que vous savez quelle tendresse j’ai pour vous ; soyez sûr que je vous prêterai assistance si vous en avez besoin. En attendant, je vais aller supplier votre oncle de vous seconder de son habileté s’il était nécessaire".
    Casse-Noisette restait immobile et silencieux ; pourtant il sembla à Marie qu’un léger soupir, s’exhalant de l’armoire fermée, en faisait tinter délicatement le vitres ; elle crut entendre une petite voix argentine qui lui disait : "Petite Marie… Cher ange gardien… Je serai tien... petite Marie". Et le frisson qui la parcourut alors lui fit éprouver en même temps un étrange bien-être.
    La nuit était tombée. Le conseiller de Médecine entra dans la pièce avec le parrain Drosselmeier :cybrog: ; quelques instants plus tard, Luise avait débarrassé la table à thé autour de laquelle toute la famille s’installa et bavarda avec animation . Marie, sans rien dire, était allée chercher son petit fauteuil et s’était assise aux pieds de son parrain Drosseilmeier . Profitant de silence, elle planta ses grans yeux bleus dans ceux du conseiller à la Cour d’Appel et lui dit :
    - Je sais maintenant que mon Casse-Noisette est ton neveux, cher parrain Drosselmeier . C’est lui le jeune Drosselmeier de Nuremberg ; et il est devenu prince, ou plutôt roi, exactement comme l’avait prédit ton compagnon l’Astrologue . Mais tu sais fort bien qu’il est ouvertement en guerre avec le fils de dame Mauserinks , l’affreux Roi des Rats. Pourquoi ne lui viens-tu pas en aide ?
    Et Marie, une fois de plus, raconta comment la bataille s’était déroulée sous ses yeux ; elle fut souvent interrompue par les bruyants éclats de rire de Luise et de sa maman. Seuls, Fritz et Drosselmeier restaient grave.
    - Je me demande où cette enfant va prendre toutes ces folies ! dit le conseiller de Médecine.
    Bah ! répondit la mère, elle a tout simplement beaucoup d’imagination ! Toutes ces histoires ne sont que des rêves nés de sa fièvre traumatique.
    - Et d’abord, elles ne sont pas vraies, intervint Fritz. Il est impossible que mes hussards rouges soient de tels poltrons. Sinon tudieu ! par tous les pachas de Turquie je saurais y mettre bon ordre !
    Cependant le parrain Drosselmeier , avec un étrange sourire, prit sur ses genoux la petite Marie et dit de sa voix la plus douce :
    - Oh ! petite Marie, tu as reçu plus que moi en partage, et même plus que nous tous ; tu es une vraie princesse, comme Pirlipat , car tu règnes sur un beau royaume pur. Mais tu auras beaucoup de chagrins à supporter si tu veux défendre la cause du pauvre Casse-Noisette contrefait, car le Roi des Rats ne lui laissera aucun répit. Pourtant ce n’est pas moi, c’est toi, toi seule qui peux le sauver ! Sois persévérante et fidèle !
    Marie ni personne ne comprit ce que Drosselmeier avait voulu dire par là. Le conseiller de Médecine trouva même ces discours si bizarres qu’il tâta le pouls du conseiller à la Cour d’Appel et lui dit :
    - Mon cher ami, vous souffrez d’un fort afflux de sang au cerveau ; je vais vous faire une ordonnance.
    Seule, la Conseillère hocha la tête d’un air pensif et dit tout bas :
    - Je crois deviner ce que veut dire le Conseiller , mais je ne saurais l’exprimer en termes clairs.

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