Les taux d’intérêt britanniques élevés et la peur de l’euro ont provoqué une forte demande de sterlings sur les marchés des changes, d’où une revalorisation du taux de change de cette monnaie qui renchérit les exportations et nuit à la compétitivité des entreprises. George Soros fait le pari que le gouvernement devra sortir du système de changes fixes du S.M.E. pour laisser flotter le sterling à la baisse.

Le 16 septembre 1992, George Soros avait gagné 1 milliard de livres (10 milliards de francs) en spéculant sur la baisse de la devise britannique, contrainte par la suite de sortir ignominieusement du système monétaire européen (SME). Près de six ans plus tard, d'après des informations digne de foi, the Man Who Broke the Bank of England (l'homme qui a coulé la Banque d'Angleterre) aurait réalisé le doublé en pariant sur la chute de la livre dans la foulée du lancement officiel de la monnaie unique lors du conseil européen de Bruxelles, les 1er et 2 mai. Le célèbre magnat, qui a bâti toute sa fortune sur les mouvements des devises, aurait risqué jusqu'à 8 milliards de dollars dans cette nouvelle aventure. Son gain potentiel est estimé à 2 milliards de dollars.

Le 31 mars, la livre sterling a atteint son plus haut niveau depuis huit ans et demi par rapport au deutschemark et au franc, pénalisant gravement les exportateurs britanniques. Une surévaluation qui est la conséquence à la fois de taux d'intérêt élevés et du statut de monnaie refuge contre les vicissitudes du futur euro. Mais la détérioration des échanges extérieurs du pays et les difficultés du secteur manufacturier rendent cette situation presque intenable pour le gouvernement travailliste. C'est apparemment le moment qu'a choisi Soros pour prendre des options de vente (put), afin d'avoir le droit de céder du sterling contre des marks à un prix fixé à l'avance en pariant sur la baisse de la monnaie à l'effigie de la reine.

A ses yeux, la livre réintégrera le SME à une parité inférieure à ses cours du début avril (3,10 deutschemarks). L'un des critères de participation à l'UEM inscrit dans le traité de Maastricht oblige en effet les candidats à appartenir au SME pendant au moins deux ans. Mais, pour Londres, la stabilité de devises plutôt que l'adhésion formelle au système de changes devait être déterminante pour respecter les obligations de la monnaie unique. Une position de principe que le pionnier des hedge funds (fonds spéculatifs) juge intenable à terme. […]

Pour bon nombre d'experts du secteur, le retentissement médiatique autour de la dernière action du financier américain d'origine hongroise, voire des autres fonds d'arbitrage, dissimule les opérations spéculatives similaires menées par les grandes banques internationales. […]


Le monde 15 mai 1998.