Espagne
Zara Ortega, l'homme qui n'existait pas

La marque espagnole de vêtements Zara est mondialement connue. Mais son patron, Amancio Ortega Gaona, est longtemps resté invisible. Tentative de portrait de la première fortune d'Espagne.

De notre envoyé spécial à La Corogne François Musseau

Il dirige le plus grand empire industriel d'Espagne. Il est, de loin, l'homme le plus riche du pays. Depuis trois décennies, il veille aux destinées d'Inditex (Zara, Massimo Dutti, Bershka, Pull and Bear, Stradivarius, Kiddy's Class et Oysho), troisième groupe textile du monde derrière l'américain Gap et le suédois H&M. Et pourtant, Amancio Ortega Gaona, le patron de Zara, 68 ans, demeure un mystère pour les Espagnols et les habitants de La Corogne, le grand port du nord de la Galice où il a grandi et a installé son entreprise familiale, devenue multinationale. Il y a quelques années, tout commentaire sur son compte relevait de la rumeur, du commérage ou de l'imagination : Amancio Ortega était un homme sans visage, sans voix, sans passé. Le patron de Zara, l'homme qui a révolutionné la mode en Espagne et ailleurs, celui dont le négoce fait l'objet d'études passionnées à Harvard, était invisible. Il n'y a pas si longtemps encore, nombreux étaient ceux qui, à La Corogne, étaient même persuadés qu'Amancio Ortega n'existait pas.

Difficile, à ce moment-là, de prouver le contraire. On comptait certes deux photographies circulant dans les médias. La première, apparue en 1997, était un Photomaton d'un Ortega estudiantin impossible à identifier. Quant à la seconde, publiée dans El Pais deux ans plus tard, elle suscita d'âpres débats sur son authenticité. Où se cachait donc Ortega ? Le siège d'Inditex à Arteixo, en banlieue ouest de La Corogne, vaste comme une cinquantaine de terrains de football, ressemble à un bunker : 17 usines sont reliées entre elles par deux tunnels et 210 kilomètres de rails. Au sortir du complexe administratif, un édifice aux vitres fumées, un employé témoigne, sous couvert d'anonymat : « Le mystère d'Amancio Ortega, cela n'a jamais valu que pour les gens de l'extérieur. Nous, on le voit tous les jours depuis des années. C'est un type très proche, attentif, simple, pas formel pour un sou. »

Soit. Mais à l'extérieur, l'« affaire Ortega » avait pris des accents dignes d'une énigme policière. En visite à Arteixo, il y a quelques années, le prince héritier Felipe, puis l'ancien Premier ministre d'alors, José Maria Aznar, n'en étaient pas revenus : el señor Ortega - son surnom dans l'entreprise - n'avait pas daigné se montrer. Même goût du secret auprès des habitants de La Corogne, où on aime raconter l'histoire (vraie) de cet entrepreneur local se vantant haut et fort, dans un restaurant, de connaître personnellement Amancio Ortega... alors même que ce dernier était assis à la table d'à côté. Le boss de Zara a fait sien cet adage de Rockefeller : « Tu ne dois apparaître que trois fois dans les journaux : quand tu nais, quand tu te maries et quand tu meurs. »

9,2 milliards d'euros de fortune

Cet anonymat absolu aurait pu se prolonger longtemps encore si Ortega lui-même n'avait, à contrecoeur, contribué à briser le cadenas de son intimité. Après des années d'hésitation, le 23 mai 2001, Inditex-Zara s'introduit en Bourse. A l'échelle espagnole, c'est un séisme financier (voir encadré), même si seulement 27 % des actions sont mises en vente. Bien sûr, Ortega ne s'était pas déplacé à Madrid pour l'occasion. Tout comme il ne s'était pas rendu, en février 2002, à l'inauguration de la première boutique Zara à Moscou ; ni même, deux mois plus tard, à celle de Milan, synonyme de pénétration sur le très fermé marché italien. Mais l'introduction en Bourse, elle, l'a contraint à faire des concessions à la notoriété. La revue Forbes jette alors son dévolu sur le patron masqué. En février 2004, elle révèle qu'Amancio Ortega - il possède 61 % des actions d'Inditex - a une fortune évaluée à 9,2 milliards d'euros qui le place en tête des millionnaires espagnols et à la 33e place mondiale.

Détentrice de 6,9 % des parts d'Inditex, Rosalia Mera, sa première épouse, devient du même coup l'Espagnole la plus riche. On apprend aussi qu'Ortega s'est lancé avec entrain dans l'immobilier : il possède 10 % des parts de NH, une des grandes chaînes hôtelières du pays, et a investi 350 millions d'euros dans des édifices emblématiques de Barcelone et Madrid. Dans le même temps, Ortega consent à se faire photographier dans l'hippodrome de Larrache (près d'Arteixo) - une référence en Europe, construit pour sa fille Marta -, aux côtés de comtes et de starlettes. « Citizen Ortega » n'a certes toujours pas concédé une seule interview, mais reçoit désormais des personnalités politiques dans son bureau d'Arteixo, parle en privé avec des journalistes, laisse filtrer quelques détails sur sa vie personnelle. « Depuis l'entrée en Bourse, Amancio Ortega a cédé à certains caprices de riches », affirment des biographes. Et ceux-ci d'évoquer son acquisition d'un yacht, le « Valoria », pour 6 millions d'euros ; l'achat d'une Porsche Cayenne, qu'il préfère à sa bonne vieille Audi ; le remplacement de son Falcon 800 par un jet Bombardier pour ses déplacements professionnels.

Cela s'arrête là. Car, outre ces « extras », tout le monde confirme qu'Amancio Ortega demeure fidèle à sa légende. Celle d'un homme simple qui déteste le gâchis et la frime. Et qui interdit à ses cadres de voyager en classe business et de dormir dans des hôtels de luxe. « L'essence du personnage n'a pas changé. Ce patron à l'ancienne a toujours une mentalité de classe moyenne. Il mange avec les salariés, jamais dans son restaurant privé, sauf visites officielles », dit José Manuel Lorenzo, directeur du Canal+ local. De bonne source, sa mise ne varie pas, une chemise bleue ou blanche, une veste américaine, et jamais de cravate. Indifférent aux mets raffinés, il se délecte d'oeufs fermiers accompagnés de pommes de terre. Ortega est décrit comme un homme affable, très accessible à ses employés. Un « Mister Nobody » au crâne dégarni et au visage rondelet. « Dans le fond, nuancent ses biographes, c'est une personne complexée par son physique, paranoïaque, obsédée par sa sécurité personnelle. »

L'anti-héros de l'entreprise

Une certitude : son statut de magnat ne lui est pas monté à la tête. Même si son empire s'étend de la Californie à la Chine, il ne s'est toujours pas mis à l'anglais ; il fréquente les amis de toujours, fuit les mondanités et les cercles politiques ; prend son petit déjeuner au club financier de La Corogne avec des dirigeants de PME, les mêmes depuis vingt ans. Malgré sa maison à Marbella, sur la Costa del Sol - où il ne va jamais -, son manoir XVIIe d'Anceis, à une dizaine de kilomètres de La Corogne, Ortega vit dans un duplex dépourvu de luxe en pleine ville. Le leader syndical Candido Mendez, qui l'a rencontré à Arteixo, parle « d'une personne simple, qui vous écoute avec attention. C'est l'antihéros de l'entreprise ». Même son de cloche du nationaliste galicien Camilo Nogueira : « Il est à l'opposé du superpatron espagnol gominé. Pour moi, Ortega a un grand mérite : être la seule fortune du pays provenant d'activités industrielles, et non issue de la spéculation ou de faveurs publiques. »

Surtout, le patron de Zara est l'antithèse de l'oligarque. Rien d'étonnant à cela : fils d'un cheminot de Leon (en Castille) établi en Galice, le jeune Amancio quitte l'école à 14 ans pour gagner sa vie. Il sera coursier puis employé à La Maja, une boutique de vêtements du centre historique de La Corogne. Avec des proches et sa soeur Josefa, il lance un modèle propre, un pull shetland, que s'arrachent les étudiants de Saint-Jacques-de-Compostelle ; puis, le succès aidant, il ouvre en 1975 une boutique Zara. Tout a donc commencé ici calle Torreiro, une rue piétonne pittoresque avec ses édifices embellis de verrières, proche du port de plaisance. Aujourd'hui, ce centre commerçant ressemble à un immense showroom d'Inditex. Dans la boutique Zara, plusieurs fois remodelée depuis ses origines, Marivi, la quarantaine, vendeuse depuis dix-huit ans, se souvient : « Ici, c'est l'endroit préféré du patron. Avant, il y venait chaque week-end pour nous saluer, observer les ventes, et même nous aider à plier les vêtements. » Les promenades incognito lui étant désormais impossibles, Amancio Ortega ne vient plus calle Torreiro. Mais on le vénère toujours. « C'est un grand monsieur, très humain, témoigne Marivi. Après la sortie en Bourse, il a cédé des actions aux employés en fonction de leur ancienneté, pas de leur rang dans le groupe. Moi, j'en ai bien profité. »

L'angoisse de sa succession

Ortega n'a cessé d'être ce « boutiquier » soucieux du moindre détail et ce travailleur infatigable pour qui la retraite est un gros mot. Seule concession à sa passion de toujours : le (maigre) temps passé en famille avec une ex-employée de Zara, Flora Perez, épousée en secondes noces, ses filles Marta et Sandra, et son fils Marcos, un handicapé mental à l'origine d'une fondation caritative. A Arteixo, le patron d'Inditex bosse davantage que chacun de ses 24 000 employés. L'an dernier, il a pris ses premières vacances, une semaine aux Baléares. Ce fut dur. « Après deux jours hors du siège, il souffre. Il a besoin de savoir ce qui s'y passe, de tout contrôler », confie un proche. Ortega a délégué la partie administrative à son directeur général, José Maria Castellanos. Mais, pour le reste, il intervient dans tous les secteurs, de la logistique au design de la moindre boutique. D'une créativité prolifique, l'intelligence intuitive, Amancio Ortega ne met jamais les pieds dans son bureau de ministre, mais travaille au centre du département femmes, là où se dessinent et se décident tous les habits de Zara. Pragmatique, conscient des soubresauts de la mode, il exige que les boutiques renouvellent leurs étagères tous les quinze jours. Un ancien de Zara confie : « Il sait déléguer, mais il est exigeant. C'est un type très affectueux, voire passionnel avec ses collaborateurs, même si ses humeurs sont changeantes. »

Ce qui ne fait de doute pour personne, c'est qu'Amancio Ortega est le véritable moteur d'Inditex. Sans lui, la machine pourrait se gripper. D'ailleurs, il n'a qu'une angoisse, sa propre succession. Ortega est conscient que ses adjoints n'ont pas ses épaules ni son talent pour diriger un tel paquebot. Il n'a pas une plus haute opinion des nombreux membres de sa famille travaillant à Inditex, ni même de son neveu Juan Carlos Cebrian, un des directeurs généraux. Seul son gendre Carlos Mato, longtemps responsable de Bershka, se profile comme un possible successeur. Plus hypothétique est le rôle que jouera plus tard sa fille Marta, 20 ans, étudiante en commerce à Londres. Cette préoccupation pour l'avenir explique l'introduction en Bourse d'Inditex. « Par ce biais, il s'assure que son groupe sera soumis à un certain contrôle extérieur », dit l'ex-employé. Son groupe ? La prunelle de ses yeux. Toute critique sur sa firme rend Ortega fou de rage. « Il ne supporte pas qu'on remette en question sa politique sociale », témoigne Lola Lopez, syndicaliste des Commissions ouvrières (CCOO), employée chez Inditex depuis vingt-trois ans.

« Globalement, c'est vrai, il nous a accordé des droits - transport gratuit, grosse prime de fin d'année, etc. Mais on en a un peu assez de son paternalisme. On voudrait des salaires décents, en rapport avec l'énormité des bénéfices du groupe. » Moins supportable encore pour Ortega, toute insinuation concernant les mauvaises conditions de travail de ses fabricants. Or, jusque-là vierge sur ce terrain, Inditex est dans la ligne de mire. Fin 2003, la police a démantelé, à Barcelone et à Saint-Jacques-de-Compostelle, des ateliers clandestins exploitant des Chinois en situation illégale où des étiquettes Zara ont été retrouvées. Inditex est aussi accusé de faire croire que des produits made in China ont été fabriqués en Europe, afin d'économiser les droits de douane. Pour contrer la tempête, Ortega a fait approuver un code éthique et ordonné un audit sur les 1 900 ateliers travaillant pour la firme galicienne. En jeu, il y a l'honneur d'Inditex. Donc le sien. Car, pour lui, c'est simple : « Je suis la propriété de mon entreprise, non l'inverse. »

L'empire Inditex
En mai, Inditex a ouvert une boutique de 1 000 mètres carrés au coeur de la city de Hongkong, dont il veut faire son fer de lance pour de futures aventures asiatiques : d'ici à 2008, Inditex sera présent en Corée du Sud, à Taïwan et aux Philippines. Belle trajectoire que celle de ce groupe qui fut l'un des premiers à entrevoir le succès potentiel de vêtements design, bon marché, en phase avec des consommateurs aux goûts changeants. Inditex compte aujourd'hui 2 000 boutiques réparties dans 50 pays, de l'Uruguay au Qatar.

Malgré une certaine perte de vitesse, le groupe d'Amancio Ortega connaît toujours une santé insolente, suivi de loin - en Espagne - par Cortefiel et Mango. Non content d'être devenu le paradigme de la gestion des stocks en flux tendus, de la production en temps réel, de la réactivité (20 000 modèles par an) et de boutiques extrêmement soignées, Inditex continue à croître de façon specta-culaire : 364 nouveaux magasins et un chiffre d'affaires de 4,6 milliards d'euros l'an dernier (+16 %). Seule la progression des bénéfices s'est quelque peu infléchie (+4 %). Et même si Zara Home, la nouvelle marque du groupe spécialisée dans le linge de maison, n'a pas connu le succès escompté, on ne peut perdre de vue le fait qu'en moyenne les chaînes du holding (Zara, Pull and Bear, Massimo Dutti, Stradivarius, Oysho, Kiddy's Class, Bershka) vendent chaque année plus de 90 millions de pièces ! Depuis son introduction en Bourse en mai 2001, l'action du groupe a bien résisté malgré une année 2003 plutôt chahutée. Lancée à 14,7 euros, trois ans plus tard (le 25 novembre), l'action vaut près de 22 euros F. M.




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Zara Ortega, l'homme qui n'existait pas

La marque espagnole de vêtements Zara est mondialement connue. Mais son patron, Amancio Ortega Gaona, est longtemps resté invisible. Tentative de portrait de la première fortune d'Espagne.

De notre envoyé spécial à La Corogne François Musseau

Il dirige le plus grand empire industriel d'Espagne. Il est, de loin, l'homme le plus riche du pays. Depuis trois décennies, il veille aux destinées d'Inditex (Zara, Massimo Dutti, Bershka, Pull and Bear, Stradivarius, Kiddy's Class et Oysho), troisième groupe textile du monde derrière l'américain Gap et le suédois H&M. Et pourtant, Amancio Ortega Gaona, le patron de Zara, 68 ans, demeure un mystère pour les Espagnols et les habitants de La Corogne, le grand port du nord de la Galice où il a grandi et a installé son entreprise familiale, devenue multinationale. Il y a quelques années, tout commentaire sur son compte relevait de la rumeur, du commérage ou de l'imagination : Amancio Ortega était un homme sans visage, sans voix, sans passé. Le patron de Zara, l'homme qui a révolutionné la mode en Espagne et ailleurs, celui dont le négoce fait l'objet d'études passionnées à Harvard, était invisible. Il n'y a pas si longtemps encore, nombreux étaient ceux qui, à La Corogne, étaient même persuadés qu'Amancio Ortega n'existait pas.

Difficile, à ce moment-là, de prouver le contraire. On comptait certes deux photographies circulant dans les médias. La première, apparue en 1997, était un Photomaton d'un Ortega estudiantin impossible à identifier. Quant à la seconde, publiée dans El Pais deux ans plus tard, elle suscita d'âpres débats sur son authenticité. Où se cachait donc Ortega ? Le siège d'Inditex à Arteixo, en banlieue ouest de La Corogne, vaste comme une cinquantaine de terrains de football, ressemble à un bunker : 17 usines sont reliées entre elles par deux tunnels et 210 kilomètres de rails. Au sortir du complexe administratif, un édifice aux vitres fumées, un employé témoigne, sous couvert d'anonymat : « Le mystère d'Amancio Ortega, cela n'a jamais valu que pour les gens de l'extérieur. Nous, on le voit tous les jours depuis des années. C'est un type très proche, attentif, simple, pas formel pour un sou. »

Soit. Mais à l'extérieur, l'« affaire Ortega » avait pris des accents dignes d'une énigme policière. En visite à Arteixo, il y a quelques années, le prince héritier Felipe, puis l'ancien Premier ministre d'alors, José Maria Aznar, n'en étaient pas revenus : el señor Ortega - son surnom dans l'entreprise - n'avait pas daigné se montrer. Même goût du secret auprès des habitants de La Corogne, où on aime raconter l'histoire (vraie) de cet entrepreneur local se vantant haut et fort, dans un restaurant, de connaître personnellement Amancio Ortega... alors même que ce dernier était assis à la table d'à côté. Le boss de Zara a fait sien cet adage de Rockefeller : « Tu ne dois apparaître que trois fois dans les journaux : quand tu nais, quand tu te maries et quand tu meurs. »

9,2 milliards d'euros de fortune

Cet anonymat absolu aurait pu se prolonger longtemps encore si Ortega lui-même n'avait, à contrecoeur, contribué à briser le cadenas de son intimité. Après des années d'hésitation, le 23 mai 2001, Inditex-Zara s'introduit en Bourse. A l'échelle espagnole, c'est un séisme financier (voir encadré), même si seulement 27 % des actions sont mises en vente. Bien sûr, Ortega ne s'était pas déplacé à Madrid pour l'occasion. Tout comme il ne s'était pas rendu, en février 2002, à l'inauguration de la première boutique Zara à Moscou ; ni même, deux mois plus tard, à celle de Milan, synonyme de pénétration sur le très fermé marché italien. Mais l'introduction en Bourse, elle, l'a contraint à faire des concessions à la notoriété. La revue Forbes jette alors son dévolu sur le patron masqué. En février 2004, elle révèle qu'Amancio Ortega - il possède 61 % des actions d'Inditex - a une fortune évaluée à 9,2 milliards d'euros qui le place en tête des millionnaires espagnols et à la 33e place mondiale.

Détentrice de 6,9 % des parts d'Inditex, Rosalia Mera, sa première épouse, devient du même coup l'Espagnole la plus riche. On apprend aussi qu'Ortega s'est lancé avec entrain dans l'immobilier : il possède 10 % des parts de NH, une des grandes chaînes hôtelières du pays, et a investi 350 millions d'euros dans des édifices emblématiques de Barcelone et Madrid. Dans le même temps, Ortega consent à se faire photographier dans l'hippodrome de Larrache (près d'Arteixo) - une référence en Europe, construit pour sa fille Marta -, aux côtés de comtes et de starlettes. « Citizen Ortega » n'a certes toujours pas concédé une seule interview, mais reçoit désormais des personnalités politiques dans son bureau d'Arteixo, parle en privé avec des journalistes, laisse filtrer quelques détails sur sa vie personnelle. « Depuis l'entrée en Bourse, Amancio Ortega a cédé à certains caprices de riches », affirment des biographes. Et ceux-ci d'évoquer son acquisition d'un yacht, le « Valoria », pour 6 millions d'euros ; l'achat d'une Porsche Cayenne, qu'il préfère à sa bonne vieille Audi ; le remplacement de son Falcon 800 par un jet Bombardier pour ses déplacements professionnels.

Cela s'arrête là. Car, outre ces « extras », tout le monde confirme qu'Amancio Ortega demeure fidèle à sa légende. Celle d'un homme simple qui déteste le gâchis et la frime. Et qui interdit à ses cadres de voyager en classe business et de dormir dans des hôtels de luxe. « L'essence du personnage n'a pas changé. Ce patron à l'ancienne a toujours une mentalité de classe moyenne. Il mange avec les salariés, jamais dans son restaurant privé, sauf visites officielles », dit José Manuel Lorenzo, directeur du Canal+ local. De bonne source, sa mise ne varie pas, une chemise bleue ou blanche, une veste américaine, et jamais de cravate. Indifférent aux mets raffinés, il se délecte d'oeufs fermiers accompagnés de pommes de terre. Ortega est décrit comme un homme affable, très accessible à ses employés. Un « Mister Nobody » au crâne dégarni et au visage rondelet. « Dans le fond, nuancent ses biographes, c'est une personne complexée par son physique, paranoïaque, obsédée par sa sécurité personnelle. »

L'anti-héros de l'entreprise

Une certitude : son statut de magnat ne lui est pas monté à la tête. Même si son empire s'étend de la Californie à la Chine, il ne s'est toujours pas mis à l'anglais ; il fréquente les amis de toujours, fuit les mondanités et les cercles politiques ; prend son petit déjeuner au club financier de La Corogne avec des dirigeants de PME, les mêmes depuis vingt ans. Malgré sa maison à Marbella, sur la Costa del Sol - où il ne va jamais -, son manoir XVIIe d'Anceis, à une dizaine de kilomètres de La Corogne, Ortega vit dans un duplex dépourvu de luxe en pleine ville. Le leader syndical Candido Mendez, qui l'a rencontré à Arteixo, parle « d'une personne simple, qui vous écoute avec attention. C'est l'antihéros de l'entreprise ». Même son de cloche du nationaliste galicien Camilo Nogueira : « Il est à l'opposé du superpatron espagnol gominé. Pour moi, Ortega a un grand mérite : être la seule fortune du pays provenant d'activités industrielles, et non issue de la spéculation ou de faveurs publiques. »

Surtout, le patron de Zara est l'antithèse de l'oligarque. Rien d'étonnant à cela : fils d'un cheminot de Leon (en Castille) établi en Galice, le jeune Amancio quitte l'école à 14 ans pour gagner sa vie. Il sera coursier puis employé à La Maja, une boutique de vêtements du centre historique de La Corogne. Avec des proches et sa soeur Josefa, il lance un modèle propre, un pull shetland, que s'arrachent les étudiants de Saint-Jacques-de-Compostelle ; puis, le succès aidant, il ouvre en 1975 une boutique Zara. Tout a donc commencé ici calle Torreiro, une rue piétonne pittoresque avec ses édifices embellis de verrières, proche du port de plaisance. Aujourd'hui, ce centre commerçant ressemble à un immense showroom d'Inditex. Dans la boutique Zara, plusieurs fois remodelée depuis ses origines, Marivi, la quarantaine, vendeuse depuis dix-huit ans, se souvient : « Ici, c'est l'endroit préféré du patron. Avant, il y venait chaque week-end pour nous saluer, observer les ventes, et même nous aider à plier les vêtements. » Les promenades incognito lui étant désormais impossibles, Amancio Ortega ne vient plus calle Torreiro. Mais on le vénère toujours. « C'est un grand monsieur, très humain, témoigne Marivi. Après la sortie en Bourse, il a cédé des actions aux employés en fonction de leur ancienneté, pas de leur rang dans le groupe. Moi, j'en ai bien profité. »

L'angoisse de sa succession

Ortega n'a cessé d'être ce « boutiquier » soucieux du moindre détail et ce travailleur infatigable pour qui la retraite est un gros mot. Seule concession à sa passion de toujours : le (maigre) temps passé en famille avec une ex-employée de Zara, Flora Perez, épousée en secondes noces, ses filles Marta et Sandra, et son fils Marcos, un handicapé mental à l'origine d'une fondation caritative. A Arteixo, le patron d'Inditex bosse davantage que chacun de ses 24 000 employés. L'an dernier, il a pris ses premières vacances, une semaine aux Baléares. Ce fut dur. « Après deux jours hors du siège, il souffre. Il a besoin de savoir ce qui s'y passe, de tout contrôler », confie un proche. Ortega a délégué la partie administrative à son directeur général, José Maria Castellanos. Mais, pour le reste, il intervient dans tous les secteurs, de la logistique au design de la moindre boutique. D'une créativité prolifique, l'intelligence intuitive, Amancio Ortega ne met jamais les pieds dans son bureau de ministre, mais travaille au centre du département femmes, là où se dessinent et se décident tous les habits de Zara. Pragmatique, conscient des soubresauts de la mode, il exige que les boutiques renouvellent leurs étagères tous les quinze jours. Un ancien de Zara confie : « Il sait déléguer, mais il est exigeant. C'est un type très affectueux, voire passionnel avec ses collaborateurs, même si ses humeurs sont changeantes. »

Ce qui ne fait de doute pour personne, c'est qu'Amancio Ortega est le véritable moteur d'Inditex. Sans lui, la machine pourrait se gripper. D'ailleurs, il n'a qu'une angoisse, sa propre succession. Ortega est conscient que ses adjoints n'ont pas ses épaules ni son talent pour diriger un tel paquebot. Il n'a pas une plus haute opinion des nombreux membres de sa famille travaillant à Inditex, ni même de son neveu Juan Carlos Cebrian, un des directeurs généraux. Seul son gendre Carlos Mato, longtemps responsable de Bershka, se profile comme un possible successeur. Plus hypothétique est le rôle que jouera plus tard sa fille Marta, 20 ans, étudiante en commerce à Londres. Cette préoccupation pour l'avenir explique l'introduction en Bourse d'Inditex. « Par ce biais, il s'assure que son groupe sera soumis à un certain contrôle extérieur », dit l'ex-employé. Son groupe ? La prunelle de ses yeux. Toute critique sur sa firme rend Ortega fou de rage. « Il ne supporte pas qu'on remette en question sa politique sociale », témoigne Lola Lopez, syndicaliste des Commissions ouvrières (CCOO), employée chez Inditex depuis vingt-trois ans.

« Globalement, c'est vrai, il nous a accordé des droits - transport gratuit, grosse prime de fin d'année, etc. Mais on en a un peu assez de son paternalisme. On voudrait des salaires décents, en rapport avec l'énormité des bénéfices du groupe. » Moins supportable encore pour Ortega, toute insinuation concernant les mauvaises conditions de travail de ses fabricants. Or, jusque-là vierge sur ce terrain, Inditex est dans la ligne de mire. Fin 2003, la police a démantelé, à Barcelone et à Saint-Jacques-de-Compostelle, des ateliers clandestins exploitant des Chinois en situation illégale où des étiquettes Zara ont été retrouvées. Inditex est aussi accusé de faire croire que des produits made in China ont été fabriqués en Europe, afin d'économiser les droits de douane. Pour contrer la tempête, Ortega a fait approuver un code éthique et ordonné un audit sur les 1 900 ateliers travaillant pour la firme galicienne. En jeu, il y a l'honneur d'Inditex. Donc le sien. Car, pour lui, c'est simple : « Je suis la propriété de mon entreprise, non l'inverse. »

L'empire Inditex
En mai, Inditex a ouvert une boutique de 1 000 mètres carrés au coeur de la city de Hongkong, dont il veut faire son fer de lance pour de futures aventures asiatiques : d'ici à 2008, Inditex sera présent en Corée du Sud, à Taïwan et aux Philippines. Belle trajectoire que celle de ce groupe qui fut l'un des premiers à entrevoir le succès potentiel de vêtements design, bon marché, en phase avec des consommateurs aux goûts changeants. Inditex compte aujourd'hui 2 000 boutiques réparties dans 50 pays, de l'Uruguay au Qatar.

Malgré une certaine perte de vitesse, le groupe d'Amancio Ortega connaît toujours une santé insolente, suivi de loin - en Espagne - par Cortefiel et Mango. Non content d'être devenu le paradigme de la gestion des stocks en flux tendus, de la production en temps réel, de la réactivité (20 000 modèles par an) et de boutiques extrêmement soignées, Inditex continue à croître de façon specta-culaire : 364 nouveaux magasins et un chiffre d'affaires de 4,6 milliards d'euros l'an dernier (+16 %). Seule la progression des bénéfices s'est quelque peu infléchie (+4 %). Et même si Zara Home, la nouvelle marque du groupe spécialisée dans le linge de maison, n'a pas connu le succès escompté, on ne peut perdre de vue le fait qu'en moyenne les chaînes du holding (Zara, Pull and Bear, Massimo Dutti, Stradivarius, Oysho, Kiddy's Class, Bershka) vendent chaque année plus de 90 millions de pièces ! Depuis son introduction en Bourse en mai 2001, l'action du groupe a bien résisté malgré une année 2003 plutôt chahutée. Lancée à 14,7 euros, trois ans plus tard (le 25 novembre), l'action vaut près de 22 euros F. M.

© le point 02/12/04 - N°1681