Héloïse et Abélard déchaînent toujours les passions


PARIS (- Plus de 800 ans après leur mort, Héloïse et Abélard soulèvent toujours les passions et une controverse littéraire fait à nouveau rage sur l'authenticité de lettres attribuées aux amants infortunés.

Une première édition intégrale en français, publiée chez Gallimard, des "Lettres de deux amants", correspondance passionnée entre le brillant théologien et son élève, a rallumé les cendres d'un affrontement que l'on croyait apaisé.

L'histoire d'Héloïse et Abélard avait eu un grand retentissement dans l'Europe du XIIe siècle, en raison surtout du sort funeste réservé au philosophe, émasculé par les hommes de main du chanoine Fulbert, l'oncle d'Héloïse qui n'avait pas supporté de voir la jeune femme enceinte des oeuvres de son amant.

La tragique romance entre les deux jeunes gens n'était jusqu'ici connue que par la correspondance échangée quinze ans après leur séparation, alors qu'ils s'étaient tous deux retirés dans des monastères. Les chercheurs, après bien des débats, ont finalement établi qu'Héloïse et Abélard étaient les auteurs de ces lettres.

Mais pour ce qui est des "Lettres de deux amants", provenant de l'abbaye de Clairvaux et composées antérieurement, la controverse se poursuit.

Lors d'une table ronde en février à Paris, Sylvain Piron, chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et traducteur de ces lettres, rédigées en latin et recopiées par un moine au XVe siècle, a tenté de faire admettre leur authenticité.

"Je ne pense pas que tout le monde dans la salle ait été convaincu. Certains pensent toujours que ce sont des faux, une simple fabrication", a-t-il dit à Reuters.

Constant Mews, directeur des études théologiques à la Monash University de Melbourne, en Australie, a passé vingt ans à étudier la philosophie d'Abélard avant de parvenir à une conclusion: la centaine de lettres - le plus important échantillon de correspondance médiévale - est bien l'oeuvre du théologien et de sa douce amie.

Une opinion que ne partagent pas d'autres chercheurs, comme Monique Goullet, chercheur au CNRS et directeur de recherches en latin médiéval à la Sorbonne.

"UNE ATTRIBUTION TROP RAPIDE" ?

"Il y a un désaccord sur la procédure suivie. Mews a avancé l'hypothèse la plus simple", a-t-elle expliqué. "Si on avait la preuve que ces lettres sont bien d'Abélard et Héloïse, on serait apaisé. Mais on ne peut qu'être choqué par un processus d'attribution trop rapide."

"La première fois que j'ai lu ces lettres, que j'ai été confronté à ces idées, ça m'a donné le frisson", a répondu Constant Mews. "Malheureusement, mes adversaires n'y ont vu qu'une réaction purement émotionnelle."

"Le plus probable, c'est qu'il s'agit d'une oeuvre littéraire écrite par quelqu'un qui a décidé de reconstituer la correspondance d'Abélard et d'Héloïse, et de l'écrire à leur façon. Le but, c'était de faire une oeuvre littéraire", comme tant de supercheries dans l'histoire des lettres, estime Monique Goullet.

Pour d'autres, il pourrait s'agir d'un simple exercice de style auquel se seraient livrés deux étudiants, qui auraient "joué" à être Héloïse et Abélard.

Abélard, chanoine de Notre-Dame de Paris, avait 37 ans quand il rencontra Héloïse, d'une vingtaine d'années sa cadette. Il était déjà un théologien réputé et le chanoine Fulbert l'avait choisi comme précepteur pour sa nièce, elle même remarquablement douée pour les études et l'écriture.

Un fils prénommé Pierre Astrolabe, du nom de l'instrument de navigation qui devait guider leur amour comme il guidait les navires, naquit de la passion entre le maître et l'élève.

Furieux, le chanoine Fulbert obligea Abélard à épouser la jeune fille. Un mariage secret fut célébré et les deux amants acceptèrent de vivre séparés l'un de l'autre. Mais craignant qu'Abélard ne revienne sur sa promesse, Fulbert le fit castrer.

Abélard se retira à l'abbaye de Saint-Denis, repris un moment son enseignement, puis fonda le monastère du Paraclet, près de Nogent-sur-Seine, dont Héloïse deviendra plus tard abbesse. Il se retira à Saint-Gildas-de-Rhuys, en Bretagne, où il mourut en 1142.

Héloise, entrée au couvent d'Argenteuil, se retira ensuite au Paraclet et mourut en 1164.

Dans une des lettres qui lui sont attribuées, elle écrivait à Abélard: "Puisque tu es devenu tout pour moi, la grâce de Dieu seul exceptée, il ne m'est plus nécessaire de rien désirer d'autre, pour la durée des siècles à venir".

Les deux amants reposent au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, où leurs corps ont été transférés et - enfin - réunis au début du XIXe siècle.