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  1. #1
    Senior Member Jedi Trader Avatar de xenia
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    Les daubinettes adorent le Veau d’Or

    Boursosmiliennes, Boursosmiliens, mes salutations !
    Ce soir, je vous propose des extraits d’un roman intitulé « Le Veau d’Or », écrit par deux auteurs russes-soviétiques, Ilya Ilf et Evguéni Petrov, en 1931 et faisant suite à un autre livre, « Les douze chaises », publié en 1928. Ces livres absolument hilarants, ces « pamphlets pétillants de gaieté » ont éduqué, si je puis dire, des générations entières de jeunes Russes.
    Comme vous allez le voir, de l’or, on y en parle beaucoup, des veaux, itou !
    Et, puisque notre texte est consacré au noble métal jaune, j’ai décidé de l’illustrer par les images du fabuleux trésor des Scythes.
    L'origine des Scythes est mystérieuse et sujet à controverses.
    Selon Hérodote, le premier Scythe aurait été Targitaos, né de l'union de Jupiter et d'une fille du fleuve Borysthène (Dniepr). Targitaos, premier roi scythe, aurait régné vers 1500 av. J.-C. Les Grecs du Pont-Euxin prétendaient, pour leur part, que les Scythes descendaient de l'union d'Hercule et d'un monstre, mi-femme, mi-serpent; des trois fils issus de cette rencontre, deux, Agathyrse et Gélon, furent incapables de bander l'arc paternel. Seul le dernier, Scythès, y parvint et fut le fondateur de la dynastie scythe.
    Diodore de Sicile privilégie une troisième légende : celle de la migration des Scythes originaires d'Asie. Les Scythes occupaient les bords de l'Araxe puis se déplacèrent vers le Caucase qu'ils franchirent pour s'installer dans la plaine entre la Mer Caspienne et la Mer d'Azov jusqu'au Don. De l'union de Zeus et d'une déesse serpent serait né Scythès.
    Selon l'hypothèse la plus commune, les Scythes appartiennent à la branche indo-iranienne du groupe indo-européen. Leur langue est de type iranien et proche de celle utilisée dans l'Avesta. Vers 1700 av. J.-C., ils occupaient la région autour du fleuve Ienissei, d'où ils se dirigèrent vers le Caucase en contournant l'Altaï. Une partie d'entre eux demeura nomade dans les steppes du Turkestan, l'autre partie se sédentarisa dans les vallées.
    Les réalisations artistiques scythes traduisent un goût prononcé pour l'or. L'extraordinaire quantité d'objets en or retrouvés dans les kourganes a de quoi étonner plus d'un archéologue : diadèmes, colliers, ceintures, bracelets, boucles d'oreille, bagues, torques, pendentifs, amulettes, perles, boucles... Sur la plupart des momies, on a retrouvé des pendants d'oreille et bien souvent des bagues à tous les doigts. L'or était utilisé pour décorer les armes, la vaisselle, les vêtements.
    Cet or provenait certainement des gisements des monts Altaï. Malgré leur vie nomade, les Scythes ont su remarquablement maîtriser les techniques de l'orfèvrerie : travail au repoussé, bijoux cloisonnés...
    L'art scythe conjugue l'art animalier des peuples de la steppe avec des influences perses (incrustations de pierres précieuses dans les bijoux) et hellénistiques (représentation des figures humaines). Il présente ainsi une certaine parenté avec celui des Cimmériens, des Mèdes et celui de la civilisation du Luristan, ce qui est assez naturel en raison de leur parenté ethnique.

    [align=left:94ba2b8998] L’équipage de l’« Antilope »
    En traversant la rue, regardez bien de tous les côtés
    (Code de la route) [/align:94ba2b8998]


    Où Panikovski viole la convention


    [align=left:94ba2b8998]On doit aimer les piétons.
    Les piétons représentent la plus grande partie de l’humanité. Et non seulement la plus grande, mais la meilleure. Ce sont les piétons qui ont créé l’univers. Ce sont eux qui ont construit les villes, édifié des immeubles à plusieurs étages ; qui ont posé des canalisations et des conduites d’eau ; eux qui ont pavé les rues et les ont éclairées au moyen d’ampoules. Ce sont eux qui ont implanté la civilisation dans les cinq parties du monde, qui ont inventé l’imprimerie, imaginé la poudre ; qui ont jeté des ponts au-dessus des fleuves, déchiffré les hiéroglyphes, lancé le rasoir de sûreté, mis fin à la traite des nègres et établi qu’on pouvait préparer à partir des graines de soja cent quatorze plats savoureux et nourrissants.
    Et quand tout fut prêt et que notre planète-mère eut pris un aspect plus ou moins décent, alors les automobilistes firent leur apparition.
    Il convient de noter que l’automobile a elle aussi été inventée par les piétons. Mais il semblerait que les automobilistes l’aient oublié car ils ont aussitôt entrepris d’écraser les piétons, être dociles et policés. Créées par les piétons, les rues ont été accaparées par les automobilistes. Les chaussées ont doublé de largeur, tandis que les trottoirs se rétrécissaient aux dimensions d’un paquet de cigarettes. Et les piétons effrayés se sont mis à raser les murs …
    [/align:94ba2b8998]

    Je dois vous prévenir qu’ayant été très occupée, je n’ai commencé ma sélection que très tard, alors mes énigmes risquent d’être moins habiles que d’habitude puisque très hATIvement composées. Je vous présente mes excuses et j’essaierai de faire mieux la prochaine fois. Et maintenant, allez, on commence !

  2. #2
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    [align=left:37a8c47884] Dans les grandes villes, les piétons mènent une vie de martyrs. On a conçu pour eux une sorte de ghetto de la circulation. Ils n’ont le droit de traverser les rues qu’aux carrefours, c’est-à-dire aux endroits précis où la circulation est la plus intense et où le fil ténu qui retient habituellement la vie du piéton est le plus aisé à rompre. Dans notre vaste pays, l’automobile, destinée dans la pensée des piétons au paisible transport des marchandises et des êtres, a pris l’apparence redoutable d’un obus fratricide, qui met hors de combat des colonnes entières de syndiqués, avec leurs familles. Si par extraordinaire un piéton réussit à esquiver la proue argentée de l’une de ces machines, c’est pour se voir gratifier d’une contravention par un milicien qui l’accuse de ne pas avoir respecté le catéchisme de la circulation.
    D’une façon générale, les piétons ont vu leur crédit fortement ébranlé. Eux qui ont donné au monde des hommes aussi illustres qu’Horace, Boyle et Mariotte, que Lobatchevski, Gutenberg et Anatole France, sont aujourd’hui contraints de faire les pires simagrées pour rappeler simplement leur existence. O mon Dieu, Toi qui n’existes pas, à quel sort as-Tu (malgré le fait de ta non-existence) réduit ce pauvre piéton !
    En voici un qui chemine par la route de Sibérie et rallie Vladivostok à Moscou avec à la main un drapeau orné du slogan : « Améliorons l’existence des ouvriers textiles ! ». Au bout du bâton qu’il tient en travers de l’épaule se balancent derrière son dos des sandales de rechange, modèle « Oncle Vania », ainsi qu’une bouilloire en fer-blanc sans couvercle. C’est le sportif à pied soviétique, parti de Vladivostok encore adolescent et qu’un autocar lourd écrasera au soir de sa vie aux portes mêmes de Moscou, sans qu’on ait seulement eu le temps d’en relever le numéro.
    Ou bien voici un autre, un Européen, un des derniers Mohicans du tourisme pédestre. Il fait le tour du monde en poussant devant lui un tonneau. Il ferait bien la même chose sans tonneau, mais personne alors ne remarquerait sa qualité de piéton au long cours, ni ne parlerait de lui dans les journaux. Il lui faut, sa vie durant, pousser devant lui le maudit récipient sur lequel de grandes lettres jaunes vantent – bonté suprême – une huile automobile de qualité supérieure, les Rêves du chauffeur.
    Telle est la déchéance du piéton.
    Il n’y a plus que les petites villes de Russie pour l’aimer et l’apprécier. Il y est encore le maître des rues, dont il parcourt la chaussée avec insouciance et qu’il traverse dans n’importe quel sens suivant l’itinéraire le plus fantaisiste.
    [/align:37a8c47884]

    Notre deuxième daubinette a ceci de particulier que son mnémo n’a strictement rien à voir avec sa dénomination – comme c’est étrange, n’est-ce pas ? Une autre singularité de son mnémo constite en ce qu’il utilise vraiment les lettres les plus si je puis dire exotiques. Quant à son nom, eh bien, il est très facile de le transfoirmer en un adjectif qui pourrait désigner l’état des routes en Union Soviétique !


  3. #3
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    [align=left:facedc2fe4] L’homme en casquette d’uniforme (blanche sur le dessus, comme ne portent ordinairement les directeurs de parcs d’attractions et les présentateurs de variétés) qui arpentait les rues d’Arbatov, une trousse de médecin accoucheur à la main, en observant les lieux avec une curiosité condescendante, appartenait évidemment à la plus grande et à la meilleure partie de l’humanité. Il était clair que la ville ne faisait pas une bien grande impression sur le piéton à l’élégante casquette. Il y avait vu une quinzaine de campaniles bleu clair, réséda et rose pâle ; le faux or écaillé des bulbes avait frappé sa vue ; au-dessus d’un bâtiment public, un drapeau claquait au vent. Assises au pied de tours marquant l’entrée du centre fortifié, deux vieilles à l’expression sévère conversaient en français, critiquaient le régie soviétique et évoquaient leurs filles bien-aimées. Le froid montait de la cave d’une église, imprégné d’une aigre odeur d’alcool. Le sous-sol, de toute évidence, servait de silo à pommes de terre. « Notre-Dame des Patates ». murmura pour lui-même le piéton.
    Après être passé sous un arc en contre-plaqué orné de l’inscription au plâtre encore frais « Salut à la Vème Conférence de district des Femmes et des Jeunes Filles », il déboucha sur une longue allée dénommée « boulevard des Jeunes-Talents ».
    - Non, fit-il avec amertume, ce n’est pas Rio de Janeiro, c’est beaucoup moins bien.
    Sur presque tous les bancs du boulevard des Jeunes-Talents étaient assises des demoiselles esseulées, un livre ouvert entre les mains. Des ombres échancrées tombaient sur les pages des livres, les coudes nus, les franges attendrissantes. L’entrée du visiteur dans la fraîcheur de l’allée produisit sur les bancs un mouvement perceptible. Dissimulées derrière leurs romans de Gladkov, d’Elisa Ojechko et de Seïfoullina, les jeunes filles lui jetèrent des regards apeurés. Comme à la parade, le visiteur passa entre les lectrices en émoi et se retrouva en face de l’hôtel de ville, but de sa promenade.
    Au même instant, au coin de la rue, surgit un fiacre. A ses côtés, accroché au garde-boue pelé et poussiéreux, courait un homme en longue blouse paysanne brandissant un carton bourré de papiers sur lequel était imprimé le mot « Musique ». Il parlait avec animation et semblait vouloir démontrer quelque chose au client du fiacre. Homme entre deux âges, au nez pendant comme une banane, celui-ci serrait entre ses genoux une valise et, de temps en temps, faisait la nique à son interlocuteur. Sa casquette d’ingénieur, au bandeau vert comme la peluche d’un canapé, s’était déplacée sur le côté dans le feu de la discussion. Prononcé avec une force particulière, le mot « appointements » revenait fréquemment dans la bouche des deux plaideurs.
    On entendit bientôt le reste de la conversation :
    [/align:facedc2fe4]

    L’une des traits caractéristiques du roman qui nous occupe aujourd’hui est une absence notable de la meilleure moitié du genre humain, et je parie que la daubette présente désapprouver hautement cet état des choses, elle qui se consacre à la vie de ladite moitié et - détail non sans importance – en tire aussi ses profits !


  4. #4
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    [align=left:1bc51a463c] - Vous m’en répondrez, camarade Talmoudovski ! criait la blouse paysanne, en écartant la nique de son visage.
    - Et moi, je vous dis que pas un seul cadre convenable ne viendra travailler chez vous dans de telles conditions, lui répondait Talmoudovski, en s’efforçant de restituer à la nique sa position originelle.
    - Vous voulez encore parler des appointements ? Vous serez poursuivi pour revendications abusives !
    - Je m’en fiche bien, de vos appointements ! Je suis capable de travailler pour rien ! explosa l’ingénieur en faisant décrire à la nique toutes sortes de courbes. D’ailleurs, si j’en ai envie, je prendrai ma retraite. C’est de la servitude ! Ils écrivent partout « Liberté, Egalité, Fraternité », et ils voudraient m’obliger à travailler dans ce trou à rats !
    L’ingénieur Talmoudovski ouvrit vivement le poing et se mit à compter sur ses doigts :
    - L’appartement ? Une étable à cochons. Pas de théâtre. Les appointements … Cocher ! A la gare !
    - Huhau ! glapit l’homme à la blouse en se jetant au-devant du cheval, qu’il saisit par la bride. En tant que secrétaire de la cellule des ingénieurs et techniciens, je vous demande … Kondrate Ivanovitch ! Vous allez laisser l’usine sans cadres ! Craignez Dieu ! Les masses ne pourront le tolérer, camarade Talmoudovski ! J’ai le procès-verbal dans ma serviette.
    Et le secrétaire de cellule, les jambes largement écartées, se mit à dénouer vivement les cordons de sa « Musique ».
    Cette imprudence mit un point final à la discussion. Voyant que la route était libre, Talmoudovski se redressa et cria de toutes ses forces :
    - Vite ! A la gare !
    - Où ça ? Où ça ? balbutia le secrétaire en se précipitant derrière la voiture. Vous êtes un déserteur du front du travail !
    Des feuilles de papier à cigarettes, couvertes de cachets violets qui « avaient examiné » et « arrêté que » s’échappèrent du carton sans musique. Le voyageur nouvellement arrivé, qui avait observé l’incident avec intérêt, demeura encore quelques instants sur la place maintenant déserte et répéta avec conviction :
    - Non, ce n’est décidément pas Rio de Janeiro.
    [/align:1bc51a463c]

    Et voilà, notre héros fait son apparition ! Vous allez le voir, c’est un individu qui ne manque ni de sens des affaires, ni d’esprit d’initiative, ni de décision, ce en quoi il ressemble à la petite valeur qui fait l’objet du présent post.


  5. #5
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    [align=left:cfe25ce153] Une minute plus tard, il frappait à la porte du président de la municipalité.
    - Qui voulez-vous voir ? demanda le secrétaire, assis à une table près de la porte. Pourquoi le président ? C’est à quel sujet ?
    Le visiteur connaissait visiblement à fond l’art de s’adresser aux différents secrétaires, que ce fussent ceux des établissements publics, des collectivités locales ou des entreprises autogérées ; aussi ne se mit-il pas en peine d’assurer qu’il était venu pour une affaire urgente d’importance nationale.
    - Personnel, fit-il sèchement sans se retourner vers le secrétaire et, passant la tête par la porte entrouverte : « On peut ? »
    Sans attendre la réponse, il s’avança vers le bureau du président :
    - Bonjour ! Vous ne me reconnaissez pas ?
    Le président, homme à grosse tête et aux yeux noirs, vêtu d’un veston bleu et d’un pantalon de même couleur qui disparaissait dans des bottes démodées à talons hauts, regarda distraitement le visiteur et déclara qu’il ne le reconnaissait pas.
    - Vraiment, vous ne me reconnaissez pas ? Il y a pourtant beaucoup de gens qui trouvent que je ressemble à mon père d’une façon frappante.
    - Moi aussi, je ressemble à mon père, fit avec impatience le président. Que désirez-vous, camarade ?
    - Le tout est de savoir quel est ce père, fit tristement remarquer le visiteur. Je suis le fils du lieutenant Schmidt.
    Troublé, le président se leva à demi. Il se représenta soudain la physionomie célèbre du révolutionnaire au visage blême et à la pèlerine noire fermée par des agrafes de bronze en forme de têtes de lions. Pendant qu’il rassemblait ses esprits pour poser au fils du héros de la mer Noire une question qui fût digne des circonstances, son visiteur examinait l’ameublement du regard d’un client exigeant.
    Jadis, du temps des tsars, le mobilier des locaux officiels était fabrique suivant un certain nombre de prototypes invariables. On aurait dit que l’on faisait pousser exprès une espèce particulière de meubles destinés à l’administration ; armoires plates s’élevant jusqu’au plafond, banquettes en bois verni épaisses de trois pouces, tables à pieds de billard, barrières en chêne destinées ç isoler les locaux de l’agitation du monde extérieur.
    [/align:cfe25ce153]

    Dans le chapitre présent, la daubinette n° 5 a toute sa place car on parle beaucoup de la filiation, or, son nom ne dit pas autre chose !


  6. #6
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    [align=left:cfcc62c488] Cette espèce ayant presque disparu pendant la révolution, le secret de son élaboration se perdit. Et comme les hommes avaient oublié comment il convenait de meubler les pièces de messieurs les fonctionnaires, on vit apparaître dans les locaux de fonction des objets que l’on considérait jusqu’alors comme faisant partie intégrante des appartements privés. Les bureaux se peuplèrent de canapés d’avocat affublés d’étagères primitivement destinées à sept éléphants porte-bonheur en porcelaine se reflétant dans des miroirs. On y vit des buffets à vaisselle, des rayonnages, des fauteuils en cuir dépliables pour rhumatismes, des vases bleus japonais. Dans le cabinet du président de la municipalité d’Arbatov, outre la table-bureau du modèle courant, avaient élu domicile deux poufs tendus d’une soie rose craquelée, une causeuse à rayures, un paravent en satin orné d’une vue du Fuji-Yama et de cerisiers en fleur, ainsi qu’un bahut vitré d’une facture quelque peu grossière.
    - Bahut slave imitation rustique, pensa le visiteur. Il n’y a pas grand-chose à attendre ici. Non, ce n’est vraiment pas Rio de Janeiro.
    - Vous avez bien fait de venir, dit enfin le président. Vous arrivez sans doute de Moscou ?
    - Oui, je suis de passage, répondit le visiteur en examinant la causeuse et en se persuadant de plus en plus que les finances municipales n’étaient pas brillantes. Il préférait les municipalités à mobilier scandinave neuf, fraîchement reçu des usines nationalisées de Leningrad.
    Le président voulait demander dans quel but le fils du lieutenant était venu à Arbatov, mais il eut soudain un sourire pitoyable et ajouta malgré lui :
    - Nous avons ici des églises remarquables. On est déjà venu les voir de la part de la direction des Affaires scientifiques. On s’apprête à les restaurer. Dites-moi, et vous-même, vous vous souvenez de la révolte sur le cuirassé Otchakov ?
    - Très vaguement, répondit le visiteur. En ces temps héroïques j’étais encore trop petit, je n’étais qu’un enfant.
    - Excusez-moi, quel est votre prénom ?
    - Nikolaï … Nikolaï Schmidt.
    - Et votre patronyme ?
    « Voilà du joli », pensa le visiteur, qui ignorait le prénom de son propre père. Et, à voix haute :
    - Ou-i, prononça-t-il d’une voix traînante en évitant de répondre directement à la question, on ne connaît plus de nos jours les prénoms des héros. C’est l’ivresse de la NEP. Plus aucun feu sacré … A vrai dire, c’est tout à fait par hasard que je me trouve dans votre ville. Un petit incident de parcours. Je n’ai plus un sou en poche.
    [/align:cfcc62c488]

    Et voilà, on parle du glorieux père de notre héros, le fameux lieutenant Schmidt qui, malgré son nom de consonance germanique, était un célèbre révolutionnaire russe. Ses explois guerriers sont innombrables et extraordinaires, c’est à croire qu’il est né sous la protection du dieu grec auquel notre présente daubinette semble être consacrée, à voir sa raison sociale.


  7. #7
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    [align=left:1337a4e3cb] Le président fut soulagé du changement de conversation. Il se sentait honteux d’avoir oublié le prénom du héros de l’Otchakov.
    « Il n’y a pas à dire, pensait-il en contemplant avec amour le visage inspiré du héros, on s’encroûte ici derrière son bureau. On en vient à oublier les Grands Idéaux. »
    - Que dites-vous ? Plus un sous en poche ? Comme c’est curieux !
    - Bien sûr, je pourrais m’adresser à un particulier, dit le visiteur. Tout le monde serait prêt à m’aider. Mais, vous comprenez, c’est un peu gênant du point de vue politique. Le fils d’un révolutionnaire, s’adressant à un particulier, ç un nepman …
    Les derniers mots furent prononcés avec emphase. Le président prêtait une oreille anxieuse aux propos du fils du lieutenant. « Et si c’était un épileptique ? pensait-il. Je n’ai pas fini d’avoir des ennuis. »
    - Vous avez vraiment très bien fait de ne pas vous adresser à un particulier, ajouta enfin le président, dépassé par les événements.
    Doucement, sans violences inutiles, le fils du héros de la mer Noire entra alors dans le vif du sujet. Il avait besoin de cinquante roubles. Gêné par les contraintes budgétaires locales, le président ne pouvait lui en accorder que huit, avec trois tickets pour la cantine coopérative, ex- Ami de l’estomac.
    Le fils du héros enfonça l’argent et les tickets dans la vaste poche d’un veston gris à pois fort usagé. Il s’apprêtait déjà à se lever de son pouf rose lorsqu’on entendit dans le couloir un bruit de pas, avec l’exclamation prohibitive du secrétaire.
    La porte s’ouvrit en hâte et un nouveau visiteur apparut sur le seuil.
    - Qui c’est le chef, ici ? demanda-t-il en soufflant et en inspectant furtivement la pièce d’un regard pervers.
    - Eh bien ! moi, fit le président.
    - Salut, le président ! clama le nouveau venu, en tendant une paume en forme de pelle. Faisons connaissance. Je suis le fils du lieutenant Schmidt.
    - Qui ? s’exclama le maire en ouvrant de grands yeux.
    - Le fils de notre grand et inoubliable héros, le lieutenant Schmidt, répéta l’arrivant.
    - Mais le camarade qui est assis là, c’est lui qui est le fils du lieutenant Schmidt. Nikolaï Schmidt !
    [/align:1337a4e3cb]

    Un dîner dans l’ex-Aim de l’estomac, ça promet hein ? Notre daubinette n° 7 intervient dans le même domaine, et l’on peut être raisonnablement sûr que si notre héros avait le choix, il aurait préféré restaurer ses forces chez notre petite, mais hélas, elle n’avait pas d’établissements en Russie soviétique et de plus, elle n’était alors même pas née.


  8. #8
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    [align=left:1f12c24176] Et, fort troublé, le président lit un geste en direction de son premier visiteur, dont la physionomie avait pris soudain une expression ensommeillée.
    Un moment fort délicat venait de survenir dans la vie des deux escrocs. La longue et bien désagréable épée de Némésis pouvait luire à tout instant entre les mains du modeste et naïf président de la municipalité d’Arbatov. Le destin n’accordait guère qu’une seconde pour élaborer une combinaison salvatrice. Les yeux du second Schmidt reflétèrent l’épouvante. Sa silhouette – chemisette « Paraguay », pantalon cloche de matelot et sandales de toile bleuâtres -, anguleuse et décidée une seconde plus tôt, avait perdu ses contours imposants et devenait floue, sans plus inspirer le moindre respect. Sur le visage du président, un sourire mauvais commençait à se dessiner.
    Mais voilà qu’au moment où le second fils du lieutenant commençait à croire que tout était perdu et que l’ire effroyable du président allait s’abattre sur sa tignasse rousse, le salut vint soudain du pouf rose.
    - Vassia ! s’écria l’aîné des Schmidt en se levant d’un bond. Mon cher frère ! Tu ne reconnais pas ton frère Kolia ?
    Et l’aîné enferma le cadet dans une puissante étreinte fraternelle.
    - Je le reconnais ! s’écria Vassia soudain illuminé. Je reconnais mon frère Kolia.
    L’heureuse rencontre fut commémorée par des caresses si passionnées et des embrassades d’une vigueur si peu commune que le cadet en ressortit le visage pâle de douleur, son frère Kolia l’ayant, dans sa joie, meurtri plus que de raison.
    Tout en s’étreignant, les deus frères n’oubliaient pas de jeter des regards du côté du président dont la face conservait une expression vinaigrée. Il leur fallut dans ces conditions développer la combinaison salvatrice, l’enrichir de détails vécus ainsi que de précisions sur l’insurrection navale de 1905 qui avaient échappé aux membres de la Commission d’histoire du Parti. Les mains dans les mains, les frères se laissèrent tomber sur la causeuse et, sans cesser de faire les yeux doux au président, se plongèrent dans leurs souvenirs.
    - Pour une surprise, c’est une surprise ! s’écria l’aîné d’une voix qui sonnait faux, en invitant du regard le président à s’associer à leur petite fête de famille.
    - Oui, fit le président d’un ton frigorifié. Cela arrive.
    Voyant ce dernier toujours en proie aux affres torturantes du doute, Schmidt-aîné passa sa main dans les boucles du cadet, roux comme un setter, et lui demanda tendrement :
    - Quand es-tu donc arrivé de Marioupol, où tu habitais chez notre grand-mère ?
    [/align:1f12c24176]

    Au fait, j’avais oublié de vous dire que ce roman a été plusieurs fois adapté au cinéma, ce qui a sans aucun doute contribué à sa célébrité, car les acteurs qui jouaient dans ces films étaient hautement médiatiques et donc, susceptibles de plaire à la valeur présente !


  9. #9
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    [align=left:be97230fe4] - Oui, j’y habitais, bredouilla le cadet du lieutenant. Chez elle.
    - Pourquoi m’écrivais-tu aussi peu ? Je me faisais du mauvais sang.
    - J’étais très occupé, répondit le rouquin d’un air morne.
    Et de crainte que son infatigable frère ne lui demandât aussitôt ce qui l’occupait tant (or l’essentiel de ses occupations tenait à ses séjours dans divers établissement pénitenciers des républiques et des régions), Vassia passa brutalement à l’offensive :
    - Et toi, pourquoi n’écrivais-tu pas ?
    - Je t’ai écrit, répondit inopinément le frère, je t’ai envoyé des lettres recommandées. J’ai même les talons sur moi.
    Il puisa dans sa poche latérale et en retira effectivement une grande quantité de papiers défraîchis, mais il les montra curieusement au président, et non à son frère, et encore de loin.
    Quoique la chose puisse paraître étrange, la vue des papiers rassura quelque peu le président et les souvenirs des deux frères y gagnèrent encore en coloris. Le rouquin qui s’était fait à la situation se mit à exposer d’une manière fort correcte, quoique monotone, le contenu de la brochure de propagande à grand tirage « Insurrection sur l’Otchakov ». Mais son frère illustra exposé trop sec de détails si pittoresques que le président de la municipalité, qui avait commencé à se calmer, tendit de nouveau l’oreille. Il laissa cependant les deux frères se retirer en paix, et c’est avec un profond sentiment de soulagement que ceux-ci se précipitèrent dans la rue. Ils tournèrent au coin de l’hôtel de ville et s’arrêtèrent enfin.
    - A propos d’enfance, dit le premier-né, pendant la mienne, je tuais sur place tous ceux qui vous ressemblaient. Au lance-pierres.
    - Et pourquoi donc ? demanda gaiement le puîné de l’illustre père.
    - Telles sont les dures lois de la vie. Ou, si vous préférez, les dures loi, par la vie, à nous sont dictées. A nous dictées, par la vie, ses dures lois sont. Pourquoi diantre vous êtes-vous introduit dans le cabinet du président ? Vous n’aviez pas vu qu’il y avait quelqu’un ?
    - Je pensais …
    - Ah ! Vous pensiez. Monsieur pense ! Quelle est votre nom, illustre philosophe ? Spinoza ? Jean-Jacques Rousseau ? Marc- Aurèle ?
    [/align:be97230fe4]

    Bon, je suppose que vous êtes fortement intrigués par l’épisode que vous venez de lire ? Il y a de quoi, en vérité, mais un peu de patience, la clé du mystère vous sera fournie dans les posts qui suivent. Et pour trouver la daubette, il n’y a qu’à traduire dans une langue voisine l’un des mots figurant dans la phrase précédente.


  10. #10
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    10

    [align=left:8517d6d626] Le rouquin garda le silence, accablé par la justesse des remontrances.
    - C’est bon, je vous pardonne. Restez en vie. Et maintenant faisons connaissance. Nous sommes tout de même frères, et parenté oblige. Je m’appelle Ostap Bender. Et vous-même, si je puis me permettre, quel est votre nom d’origine ?
    - Balaganov, fit le rouquin. Choura Balaganov.
    - Je ne vous demande pas votre profession, ajouta courtoisement Bender, mais je devine. Probablement quelque chose d’intellectuel. Beaucoup de condamnations cette années ?
    - Deux, répondit Balaganov avec désinvolture.
    - Voilà qui n’est pas bien. Votre âme est immortelle, respectez-la ! On ne doit pas passer devant les tribunaux pour vol, c’est un passe-temps vulgaire. Sans même parler du fait que voler est un péché (maman a dû vous familiariser dans votre enfance avec cette doctrine), c’est un gaspillage absurde de forces et d’énergie.
    Bender aurait encore longuement développé ses théories sur la vie, s'il n’avait été interrompu par Balaganov.
    - Regardez, dit-il en montrant les profondeurs vertes du boulevard des Jeunes-Talents, vous voyez cet homme en chapeau de paille ?
    - Je le vois, répondit Bender avec hauteur. Et alors ? Serait-ce le gouverneur de Bornéo ?
    - C’est Panikovski, dit Balaganov. Il est fils du lieutenant Schmidt.
    Dans une allée de tilleuls majestueux cheminait un citoyen assez âgé, au corps légèrement penché. Sur le côté de la tête il portait un chapeau de paille aux bords cannelés. Son pantalon était si court qu’il laissait voir les lacets blancs de ses caleçons. Sous les moustaches du citoyen, une dent en or brillait comme le feu d’une cigarette.
    - Comment, encore un fils ? s’écria Bender. Cela devient amusant.
    - Panikovski s’approcha de l’hôtel de ville, fit pensivement devant l’entrée une évolution en forme de huit, porta les deux mains aux bords de son chapeau, l’ajouta, tira sur son veston et s’engouffra à l’intérieur en respirant lourdement.
    - Le lieutenant avait trois fils, récita Bender : deux étaient intelligents, et le troisième stupide. Il faut le prévenir.
    - Pas la peine, répliqua Balaganov. Cela lui apprendra, une autre fois, à violer la convention.
    - Quelle convention ?
    [/align:8517d6d626]

    Comment peut pourvoir à ses besoins les plus vitaux quelqu’un de déMUNi de moyens d’existence ? Eh bien, vous allez le voir, avec un peu d’imagination et beaucoup d’audace, on trouve les solutions les plus originales et inédites, lisez donc !


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