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  1. #1
    Senior Member Jedi Trader Avatar de xenia
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    Les daubinettes essuient-elles les échecs ?

    Bonjour aux Smiliens !

    Ce soir, nous allons nous occuper des échecs, si vous le voulez bien.

    Probablement né en Inde, l'ancêtre du jeu d'échecs suit les routes caravanières ou les invasions mongoles et s'installe aussi bien en Chine qu'en Russie ou à Byzance sous des formes quelque peu différentes.
    En Occident, il est apporté par les arabes en Espagne où l'on écrit les premiers traités dès le XIII siècle. Il trouve ses règles actuelles à la fin du quinzième siècle dans le même pays.
    Aux XVI et XVII, ce sont les Italiens qui se passionnent pour ce jeu et le dominent. Au siècle suivant, les grands esprits des Lumières françaises s'y exercent avec efficacité. F.A. Philidor va écrire un traité qui fera autorité pendant longtemps et De La Bourdonnais passe pour le meilleur joueur de l'époque.
    Gagnée par le même engouement, l'Angleterre produit à son tour de grands champions qui domineront les français à partir de 1843.
    Le premier tournoi international a lieu à Londres en 1851 et est gagné par l'Allemand Andersen. Jusqu'en 1921, les champions seront alternativement allemands et américains, ensuite, les Russes ont pris la relève…

    En Août 41, Stefan Zweig effectue sur L'Uruguay son dernier voyage de New York à Rio. Il lui tarde de retrouver le calme de son bureau et la concentration solitaire de son travail d'écrivain. Pourtant, cette solitude lui pèse déjà et l'obsession de la guerre, de la perte de son monde, le poursuit cruellement. Afin de s'occuper l'esprit, il acquiert - peut-être sur le bateau - un manuel d'échecs qui présente de nombreuses parties de championnat et s'initie à ce jeu en compagnie de sa femme, Lotte.
    Installé à Pétropolis, ce petit coin de campagne brésilienne dont les frondaisons lui rappellent le Ischl tyrolien, il va jouer chaque jour en compagnie de son ami Ferder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt exilé comme lui et bien meilleur joueur.
    A partir d'octobre une Schachnovelle (une nouvelle d'échecs) inspirée par sa découverte récente du jeu.
    Il la termine à la fin de l'année 41. Dans son courrier d'adieu il signalera les divers exemplaires du manuscrit et, la veille de son suicide, il en enverra un en Suède où son éditeur, Bermann Fisher, s'est réfugié. La première édition du « Joueur d’échecs » paraîtra donc en Suède en 1943.


    [align=left:a158653d04]Le joueur d’échecs

    Sur le grand paquebot qui à minuit devait quitter New York à destination de Buenos-Aires, régnait le va-et-vient habituel du dernier moment. Les passagers embarquaient, escortés d’une foule d’amis : des porteurs de télégrammes, la casquette sur l’oreille, jetaient des noms à travers les salons : on amenait des malles et des fleurs, des enfants curieux couraient du haut en bas du navire, pendant que l’orchestre accompagnait imperturbablement ce grand spectacle, sur le pont.
    Un peu à l’écart du mouvement, je m’entretenais avec un ami, sur le pont-promenade, lorsque deux ou trois éclairs jaillirent tout près de nous – apparemment, un personnage de marque que les reporters interviewaient et photographiaient encore, juste avant le départ. Mon compagnon regarda dans cette direction et sourit : « Vous avez à bord un oiseau rare : Czentovic. »
    [/align:a158653d04]

    Ah les grands paquebots, combien d’exilés célèbres, contemporains de Zweig, ont-ils amenés en Amériques : Thomas Mann, Arnold Schönberg, des grands musiciens tels Bruno Walter ou Fritz Busch, bref, toute l’élite de l’Europe Centrale, et combien de grandes œuvres y ont été écrites ! Pendant une semaine, vous ne pouvez vous échapper, vous êtes enfermés dans un grand bâtiment où la population est très mélangée, en somme, un microcosme, un monde en miniature. C’est là un endroit propice à faire des observations sur la nature umaine, et ce n’est pas notre daubinette initiale qui me contredirait.

  2. #2
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    2

    [align=left:c2f8c28340] Et, comme je n’avais pas vraiment l’air de comprendre ce qu’il voulait dire, il ajouta en guise d’explication : « Mirko Czentovic, le champion mondial des échecs. Il a traversé les États-Unis d’est en ouest, sortant vainqueur de tous les tournois, et maintenant il s’en va cueillir de nouveaux lauriers en Argentine. »
    Je me souvins alors de ce jeune champion et de quelques particularités de sa fulgurante carrière. Mon ami, qui lisait les journaux mieux que moi, compléta mes souvenirs d’une quantité d’anecdotes.
    Il y avait environ un an, Czentovic était devenu tout d’un coup l’égal des maîtres les plus célèbres de l’échiquier, comme Aljechin, Capablanca, Tartakower, Lasker ou Bogoljubow. Depuis qu’en 1922, Rzecewski, le jeune prodige de sept ans, s’était distingué au tournoi de New York, on n’avait vu personne d’aussi obscur attirer avec autant d’éclat l’attention du monde sur l’illustre confrérie des joueurs d’échecs.
    Car les facultés intellectuelles de Czentovic n’eussent permis en aucune façon de lui prédire un brillant avenir. D’abord tenu secret, le bruit courut bientôt que ce champion était incapable en privé d’écrire une phrase, même dans sa propre langue, sans faire des fautes d’orthographe, et que, selon la raillerie d’un partenaire rageur, « son inculture dans tous les domaines était universelle ».
    Czentovic était le fils d’un misérable batelier slave du Danube, dont la toute petite embarcation fut coulée une nuit par un vapeur chargé de blé. Son père mourut : l’enfant qui avait alors douze ans, fut recueilli par le charitable curé de son village et l’excellent prêtre s’efforça honnêtement de faire répéter à ce garçon au large front, apathique et taciturne, les leçons qu’il n’arrivait pas à retenir à l’école.
    [/align:c2f8c28340]

    Le monde des échec est très particulier, n’est-ce pas ? C’est très net, un être à l’esprit pur comme une gemme peut être vaincu par un imbécile inculte, et peut-être, est-ce mieux comme cela. En tout cas, notre deuxième valeur dont le patronyme peut-être trouvé en relisant attentivement les deux phrases précédentes, m’a l’air d’être d’accord avec moi.

  3. #3
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    [align=left:2a9958b6c9] Mais ses tentatives demeurèrent vaines. Mirko fixait d’un œil vide les caractères d’écriture qu’on lui avait déjà expliqués cent fois : son cerveau fonctionnant avec effort était impuissant à assimiler, même les notions les plus élémentaires. À quatorze ans, il s’aidait encore de ses doigts pour compter et quelques années après, il ne lisait encore un livre ou un journal qu’au prix des plus grands efforts. On n’eût pu dire cependant qu’il y mettait de la mauvaise volonté ou de l’entêtement.
    Il faisait avec docilité ce qu’on lui ordonnait, portait l’eau, fendait le bois, travaillait aux champs, nettoyait la cuisine : bref, il rendait consciencieusement, bien qu’avec une lenteur exaspérante, tous les services qu’on lui demandait. Mais ce qui chagrinait surtout le bon curé, c’était l’indifférence totale de son bizarre protégé. Il n’entreprenait rien de son propre chef, ne posait jamais une question, ne jouait pas avec les garçons de son âge et ne s’occupait jamais spontanément, si on ne lui demandait rien : sitôt sa besogne finie, on voyait Mirko s’asseoir quelque part dans la chambre, avec cet air absent et vague des moutons au pâturage, sans prendre le moindre intérêt à ce qui se passait autour de lui. Le soir, le curé allumant sa longue pipe rustique, faisait avec le maréchal des logis ses trois parties d’échecs quotidiennes.
    L’adolescent approchait alors de la table sa tignasse blonde et fixait en silence l’échiquier, avec des yeux qu’on croyait endormis et indifférents sous leurs lourdes paupières.
    [/align:2a9958b6c9]

    Ce Mirco, il fallait avoir le culor de le produire aux tournois d’échecs hein ? En effet, avec son passé d’homme des bois, son apathie, son absence d’intérêt aux choses de la vie, il n’était pas dit qu’il saurait vaincre des personnes brillantes, à la vaste culture. Mais le pari s’est révélé gagnant. La moralité : eh bien, il faut oser ; et notre daubinette opine du chef pour le confirmer !

  4. #4
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    [align=left:392bf86c57] Un soir d’hiver, tandis que les deux partenaires étaient plongés dans leur jeu, on entendit tinter de plus en plus près les clochettes d’un traîneau qui glissait à fond de train dans la rue. Un paysan, la casquette blanche de neige, entra précipitamment, demandant au prêtre s’il pouvait venir sur-le-champ administrer l’extrême-onction à sa vieille mère qui se mourait. Le curé le suivit sans tarder. Le maréchal des logis, qui n’avait pas encore vidé son verre de bière, ralluma encore une dernière pipe et se mit en devoir de renfiler ses lourdes bottes pour s’en aller, lorsqu’il s’aperçut tout à coup que le regard de Mirko restait obstinément fixé sur l’échiquier et la partie commencée.
    « Eh bien ! veux-tu la finir ? » dit-il en plaisantant, car il était persuadé que le jeune endormi ne saurait pas déplacer un seul pion correctement sur l’échiquier. Le garçon leva timidement la tête, fit signe que oui, et s’assit à la place du curé. En quatorze coups, voilà le maréchal des logis battu et en plus, obligé de reconnaître qu’il ne devait pas sa défaite à une négligence de sa part. La seconde partie tourna de même.
    « Mais c’est l’âne de Balaam ! » s’écria l’ecclésiastique stupéfait, lorsqu’il rentra. Et il expliqua au maréchal des logis, moins versé que lui dans les Écritures, comment, deux mille ans auparavant, semblable miracle s’était produit, une créature muette ayant soudain prononcé des paroles pleines de sagesse. Malgré l’heure avancée, le curé ne put réprimer son envie de se mesurer avec son protégé. Mirko le battit lui aussi aisément.
    [/align:392bf86c57]

    Plutôt à un âne, il me fait penser à un taureau sauvage, un bison qui fonce sur sa cible et qui ne s’accorde pas un instant de tranquillité tant qu’il n’a pas vaincu, et vous, qu’en pensez-vous ? Vous vous en foutez ? Il n’y a que la daubette qui vous préoccupe ? Eh bien, trouvez-moi un animal de la famille que j’ai mentionnée ci-dessus, la petite tient don patronyme de lui.

  5. #5
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    [align=left:5e9daec281] Il avait un jeu lent, tenace, imperturbable, et ne relevait jamais son large front, penché sur l’échiquier. Mais la sûreté de sa tactique était indiscutable : ni le maréchal des logis ni le curé ne parvinrent, les jours suivants, à gagner une seule partie contre lui. Le prêtre, qui connaissait mieux que personne le retard de son pupille dans d’autres domaines, devint extrêmement curieux de savoir si ce don singulier se confirmerait face à des adversaires plus sérieux.
    Il conduisit Mirko chez le barbier du village, fit tailler sa tignasse couleur de paille, pour le rendre plus présentable : après quoi, il l’emmena en traîneau à la petite ville voisine. Il connaissait là quelques joueurs d’échecs enragés, plus forts que lui, et toujours attablés dans un coin du café de la Grand-Place. Quand le curé entra, poussant devant lui ce garçon de quinze ans aux cheveux blonds, aux joues rouges, les épaules couvertes d’une peau de mouton retournée et chaussé de grosses bottes lourdes, les habitués ouvrirent de grands yeux. Le jeune gars resta planté là, le regard timidement baissé, jusqu’à ce qu’on l’appelât à l’une des tables d’échecs. Il perdit la première partie, n’ayant jamais vu son excellent protecteur pratiquer ce qu’on appelle l’ouverture sicilienne. La seconde fois, il faisait déjà partie nulle contre le meilleur joueur de la société, et dès la troisième et la quatrième, il les battait tous l’un après l’autre.
    C’est ainsi qu’une petite ville de province yougoslave fut le théâtre d’un événement des plus palpitants et que ses notables au grand complet assistèrent aux débuts sensationnels de ce champion villageois. À l’unanimité, on décida de retenir en ville le jeune prodige jusqu’au lendemain, pour pouvoir informer de sa présence les autres membres du club, et surtout pour prévenir dans son château le vieux comte Simczic, un fanatique du jeu d’échecs.
    [/align:5e9daec281]

    Quand meme, il a quelque chose de royal, cet être inculte et fruste, savolonté est souveraine : tel un tsar il dispose les pièces sur l’échiquier, - et il se consacre tout entier à la stratégie, à la tactique, en un mot, à l’art fr la guerre. Quant à notre cinquième valeur, facile de la trouver : il suffit de repérer dans la phrase précédente le mot qui accepte une deuxième orthographe, c’est lui qui sert à notre petite de mnémo.

  6. #6
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    [align=left:e249707f8b] Le curé, qui regardait son pupille avec une fierté toute nouvelle, ne pouvait cependant pas, malgré la joie de cette découverte, négliger ses devoirs dominicaux : il se déclara prêt à laisser Mirko à ces messieurs, pour qu’il fît mieux encore ses preuves.
    Le jeune Czentovic fut alors installé à l’hôtel, aux frais des joueurs, et il vit ce soir-là pour la première fois de sa vie un cabinet muni d’une chasse d’eau… Le dimanche après-midi suivant, dans une salle comble, Mirko demeura assis sans bouger quatre heures durant devant l’échiquier et sans prononcer une parole, ni même lever les yeux, il vainquit tous ses adversaires. Quelqu’un proposa une partie simultanée. On eut mille peines à expliquer au rustaud qu’on entendait par là le faire jouer seul contre plusieurs partenaires.
    Mais sitôt que Mirko eut compris le principe, il s’exécuta sans retard, alla lentement d’une table à l’autre en faisant craquer ses gros souliers et pour finir, gagna sept parties sur les huit.
    Alors commencèrent de longues délibérations. Bien que le nouveau champion ne fût pas un ressortissant de la ville au sens étroit du mot, l’esprit de clocher se réveilla très fort. Qui sait si la petite localité, dont l’existence était à peine relevée sur la carte, n’allait pas s’illustrer pour la première fois en donnant au monde un homme célèbre ? Un impresario nommé Keller, qui s’occupait d’habitude seulement de fournir des chansons et des chanteuses au cabaret de la garnison, s’offrit à conduire le jeune phénomène à Vienne, chez un maître remarquable, disait-il, qui achèverait de l’initier à son art – il fallait seulement que l’on voulût bien pourvoir aux frais d’un an de séjour dans la capitale.
    [/align:e249707f8b]

    Ah l’esprit de clocher, on dirait que la presence d’un joueur prodige exerce une action DéLéTère sur la petite localité, tellement elle réveille la vanité, la suffisance de ses conitoyens !

  7. #7
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    [align=left:db6103a2d0] Le comte Simczic, qui, en soixante ans de pratique quotidienne, n’avait jamais rencontré d’adversaire aussi étonnant, signa un chèque sur-le-champ. Ainsi commença l’extraordinaire carrière de ce fils de batelier.
    En six mois, Mirko apprit tous les secrets de la technique du jeu d’échecs : ses connaissances étaient étroitement limitées, il est vrai, et l’on devait en rire souvent dans les cercles qu’il fréquenta par la suite. Car Czentovic ne parvint jamais à jouer une seule partie dans l’abstrait, ou, comme on dit, à l’aveugle. Il était absolument incapable de se représenter l’échiquier en imagination dans l’espace. Il avait toujours besoin de voir devant lui, réelles et palpables, les soixante-quatre cases noires et blanches, et les trente-deux figures du jeu. Même lorsqu’il fut célèbre dans le monde entier, il prenait avec lui un échiquier de poche, pour mieux se mettre dans l’œil la position des pièces, s’il voulait résoudre un problème ou reconstituer une partie de maître. Ce défaut, négligeable en lui-même, décelait assez son manque d’imagination, et on le commentait vivement dans le milieu qui l’entourait, comme on eût fait, parmi les musiciens, d’un virtuose ou d’un chef d’orchestre distingué qui se fût montré incapable de jouer ou de diriger sans avoir la partition ouverte devant lui. Mais cette particularité ne retarda nullement les stupéfiants progrès de Mirko.
    À dix-sept ans, il avait déjà remporté une douzaine de prix : à dix-huit ans, il était champion de Hongrie : et enfin à vingt ans, champion du monde.
    [/align:db6103a2d0]

    Mais que découvre-t-on ? Le merveilleux champion n’est jamais parvenu à jouer à l’aveugle ! C’est qu’il y avait un don que la Fortune a omis de lui concéder. Bon, occupez-vous de la septième daubinette : il suffit de remplacer la mettre médiane dans un mot qui en compte trois et est présent ci-dessus pour obtenir son mnémonique.

  8. #8
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    [align=left:0990d47714] Les plus hardis joueurs, ceux qui par l’intelligence, l’imagination et l’audace dépassaient infiniment Czentovic, ne purent résister à son implacable et froide logique, pas plus que Napoléon devant le lourd Koutousow, ou Annibal devant Fabius Cunctator, dont Tite-Live rapporte qu’il présentait lui aussi dans son jeune âge des signes frappants d’indifférence et d’imbécillité. L’illustre galerie des maîtres de l’échiquier comprenait jusqu’alors les types de haute intelligence les plus divers, des philosophes, des mathématiciens, cerveaux imaginatifs et souvent créateurs : pour la première fois un personnage étranger au monde de l’esprit y figura désormais sous les traits de ce rustre lourdaud et taciturne, auquel les plus habiles journalistes ne parvinrent jamais à soutirer le moindre mot qui pût servir à leurs articles. Il est vrai qu’on se rattrapait largement en anecdotes sur son compte. Car, si la maîtrise de Czentovic était incontestable devant l’échiquier, il devenait dès l’instant qu’il le quittait, un individu comique et presque grotesque, en dépit de son cérémonieux habit noir et de ses cravates pompeusement ornées d’une perle un peu voyante.
    Malgré ses mains soignées aux ongles laborieusement polis, il gardait les manières et le maintien du jeune paysan borné qui balayait autrefois la chambre du curé de son village. Avec un maladroit et impudent cynisme, qui faisait tour à tour la joie et le scandale de ses collègues, il ne songeait qu’à tirer tout l’argent possible de son talent et de son renom.
    [/align:0990d47714]

    Malgré tout, le type n’est en rien sympathique, je suis certaine que ni l’héroïne de Flaubert, ni celle de Jane Austen, au prénom desquelle s’apparente le patronyme de notre présente petite, n’auraient favorisé ses avances si tant est qu’il avait décidé d’en faire !

  9. #9
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    [align=left:33d9a9748b] Sa cupidité ne reculait devant aucune mesquinerie, fût-ce la plus ordinaire. Il voyageait beaucoup, mais descendait toujours dans les hôtels de troisième ordre, et acceptait de jouer dans les clubs les plus ignorés, pourvu qu’il touchât ses honoraires. On le vit sur une affiche faire la réclame d’un savon et, sans se soucier des moqueries de ses concurrents qui le savaient incapable d’écrire trois phrases correctement, il vendit sa signature à un éditeur qui publiait une « philosophie du jeu d’échecs ». En réalité, l’ouvrage était écrit par un obscur étudiant de Galicie pour cet éditeur, habile homme d’affaires. Comme tous les têtus, Czentovic n’avait aucun sens du ridicule.
    Depuis qu’il était champion du monde, il se croyait le personnage le plus important de l’humanité, et la conscience qu’il avait de ses victoires sur des hommes intelligents, brillants causeurs et grands clercs en écriture, le fait tangible surtout qu’il gagnait plus gros qu’eux dans leur propre domaine, transformèrent sa timidité native en une froide présomption qu’il étalait souvent grossièrement.
    « Mais comment un si prompt succès n’eût-il pas grisé une cervelle aussi vide ? » conclut mon ami, après m’avoir conté quelques traits caractéristiques de la puérile suffisance de Czentovic. « Comment voulez-vous qu’un petit paysan du Banat, âgé de vingt et un ans, ne soit pas ivre de vanité en voyant qu’il lui suffit de déplacer des pièces sur une planche à carreaux pour gagner, en une semaine, plus d’argent que tous les habitants de son hameau n’en gagnent en une année de bûcheronnage et autres travaux éreintants ?
    [/align:33d9a9748b]

    Ah oui, pétri d’orgueur, le jeune joueur. Remarquez, iol n’est pas évident de rester humble lorsqu’on est adulé, qu’on est entouré d’adorateurs l’admirant dévotement comme si c’était une icône. Je me demande comment se serait conduite notre neuvième daubette, compte tenu d’une particularité de son caractère telle qu’elle est affirmée dans sa raison sociale !

  10. #10
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    10

    [align=left:3a836c349d] Et puis, n’est-il pas diablement aisé, en fait, de se prendre pour un grand homme quand on ne soupçonne pas le moins du monde qu’un Rembrandt, un Beethoven, un Dante ou un Napoléon ont jamais existé ? Ce gaillard ne sait qu’une chose, derrière son front barré, c’est que depuis des mois, il n’a pas perdu une seule partie d’échecs, et comme précisément il ne soupçonne pas qu’il y a d’autres valeurs en ce monde que les échecs et l’argent, il a toutes les raisons d’être enchanté de lui-même. »
    Ces propos de mon ami ne manquèrent pas d’exciter ma curiosité. Les monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini. Ces gens-là, qui vivent solitaires en apparence, construisent avec leurs matériaux particuliers et à la manière des termites, des mondes en raccourci d’un caractère tout à fait remarquable. Aussi déclarai-je mon intention d’observer de près ce singulier spécimen de développement intellectuel unilatéral, et de bien employer à cet effet les douze jours de voyage qui nous séparaient de Rio.
    « Vous avez peu de chances, pourtant, de parvenir à vos fins », me prévint mon ami. « Personne, que je sache, n’a encore réussi à tirer de Czentovic le moindre indice d’ordre psychologique. Derrière son insondable bêtise, ce rustre est assez malin pour ne jamais se compromettre. C’est bien simple : il évite toute conversation, hormis celle des compatriotes de sa région qu’il rencontre dans les petites auberges où il fréquente.
    [/align:3a836c349d]

    Il paraît que les échecs réclament une hygiene de vie très stricte : pas question, par exemple, de se soûler à la vodka ou au whiskey, alcools interdits ! Les pauvres professionnels en sont réduits à boire de la limonade ou, en cas d’une grande fête, de la boisson au gingembre qui, traduite en une langue étrangère, vous livre le nom de notre dixième valeur.

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