Revirement ironique de l'histoire, AOL pourrait bien aiguiser l'appétit des ogres d'Internet et faire bénéficier sa maison-mère et ses actionnaires de cette nouvelle bulle.


Depuis un an déjà et l'introduction fracassante de Google au Nasdaq en août 2004, le mot "bulle" a refleuri sur toutes les lèvres à Wall Street. D'abord chuchoté puis exprimé à pleine voix. Les chiffres sont éloquents: le cours du moteur de recherche a flambé de 155% et l'indice Nasdaq a grimpé de 18%, trois fois plus que le Dow Jones. Autre preuve de cette fulgurante montée de fièvre: le prix fort, 2,6 milliards de dollars au moins et 4,1 milliards si les résultats sont au rendez-vous, payé par eBay, le numéro un mondial des enchères en ligne, pour racheter Skype, la start-up de la téléphonie sur Internet de deux ans d'existence et à peine 60 millions de dollars de chiffre d'affaires attendu cette année, le point mort étant au mieux pour fin 2006... "C'est seulement 5% de notre capitalisation boursière", a minimisé la patronne d'eBay, Meg Whitman.


L'incarnation de la bulle des années 1999-2000, America On Line, est elle-même de retour sur le devant de la scène. Le fournisseur d'accès à Internet, qui avait annoncé l'absorption du groupe de médias Time Warner pour 160 milliards de dollars en janvier 2000 et ainsi donné le coup d'envoi des grandes manoeuvres sur le Web, aiguise l'appétit des ogres du secteur. Il y a tout juste deux ans, le groupe né de la fusion s'était rebaptisé Time Warner tout court, abandonnant le préfixe AOL, tout un symbole de la déchéance de l'ancienne étoile montante du Web. Mais aujourd'hui le PDG, Dick Parsons, pourrait bien gagner gros grâce à la nouvelle bulle, par une ironique pirouette de l'histoire. Le géant aux poches pleines Microsoft, qui pèse 280 milliards de dollars en Bourse - quatre fois plus que Time Warner - et dispose de 37 milliards de cash, serait prêt à racheter AOL ou à le fusionner avec son portail MSN.

AOL, ce fardeau, auquel le marché attribuait une valeur nulle dans la somme des activités du groupe en 2002, lorsqu'il a commencé à perdre des abonnés? Aujourd'hui, il pourrait valoir au moins 5 voire 10 milliards de dollars. Ou plus encore si Google entre dans la bataille, ce qui semble fort possible aux experts de Merrill Lynch: AOL étant le premier partenaire de Google auquel il apporte environ 12% de ses recettes, s'il décidait d'opter pour le moteur MSN, ce serait 5 à 10% des profits de Google qui disparaîtraient d'un coup. Les enchères n'ont donc sans doute pas fini de monter. Anciennes victimes de la bulle, les actionnaires de Time Warner pourraient ainsi avoir leur revanche. Et Dick Parsons en finir avec les critiques du raider Carl Icahn. Une bulle providentielle...



par Delphine Cuny