Grève - Pourquoi acceptons-nous d'être pris pour des veaux ?




Pourquoi acceptons-nous d'être pris pour des veaux ?



Pourquoi tolérons-nous d'être pressés dans les wagons et scotchés dans les bouchons ?



Chercheurs et psychologues nous aident à mieux comprendre.



Comparaisons animalières et rapports de force sont analysés.




"On est serrés comme du bétail", "on nous prend pour des moutons", "quelle vie de chien"...


Lors des grèves de transport en commun, comme celle de cette fin de semaine, les usagers obligés de se serrer sur les quais et dans les wagons en viennent à comparer leur sort avec celui des animaux d'élevage.

On n'est pas des boeufs, quand même !


Et bien si... Un peu.


Ces analogies animalières sont plus proches de la réalité qu'il n'y paraît, comme l'explique à LCI.fr Alain Boissy, spécialiste des comportements sociaux des herbivores.


"Toutes les espèces partagent le même bagage en termes de comportements sociaux", rappelle ce directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra).


Dans tout groupe, humain ou bovin, il y a des dominants et des soumis, ce qui se traduit par des comportements plus ou moins agressifs ou, au contraire, inhibés.

Certains passagers n'hésiteront pas à pousser pour se trouver une place dans le compartiment bondé, voire à râler ; d'autres subiront en silence.




"Absence totale de contrôle"

Mais se comporter en animal n'est pas toujours si bête...

Nous partageons avec les troupeaux à cornes le goût des relations selon les affinités. Exemple de circonstance : à force de prendre le même train, chaque jour, à la même heure, le voyageur côtoie des visages familiers.

Il peut même être incité à nouer des contacts avec les habitués de "sa ligne".

De là à devenir copains comme cochons, il n'y a qu'un saut ... d'espèces.


Mais "les moments de grève cassent nos repères, souligne le chercheur, ce qui est un facteur de stress et d'inconfort, et donc de mécontentement."

Surtout, "l'absence totale de contrôle" sur les événements (le train n'est pas à l'heure, il reste à quai sans que les voyageurs comprennent ce qui se passe...) nous rapproche de la situation de veaux poussés dans un camion : "

Nous nous sentons pris au piège, nous ne savons pas tout ce qui va nous arriver. C'est une situation anxiogène", pointe Alain Boissy.



Le choix de dire "non" ?


"Bien sûr, nous avons une capacité d'analyse plus importante que celle des animaux, relativise le chercheur.

Cette faculté d'adaptation nous permet d'anticiper les événements. La grève ayant été très médiatisée, les gens ont pris leur décision [d'aller travailler] en connaissance de cause.

Ils étaient davantage préparés à ce qui les attendait, il devrait donc y avoir moins de gens mécontents de la situation."



En groupes, les hommes se conduisent donc comme des bêtes.

Mais, de même que les moutons n'ont pas demandé à être entassés dans un fourgon à bestiaux, qu'est-ce qui nous poussent à accepter de telles conditions de voyage ?

"Les gens supportent ce type de situation parce qu'ils n'ont pas le choix", insiste Jacques Py, psychologue social qui confie être content d'avoir quitté la région parisienne et laissé derrière lui les longues heures passées dans les transports en commun.



Révélateur d'abus de pouvoir



Et cette absence de choix a une raison économique :

"Ce qui me frappe, c'est comment des employeurs peuvent demander des choses pareilles [prendre le train lors de grèves, NDLR] à leurs employés", lâche-t-il .

Selon lui, les relations de pouvoir au sein de l'entreprise se révèlent à l'occasion des grèves de transport :

"Quand vous avez un pouvoir très fort sur les gens, il est très facile de s'en servir même si ce n'est pas rationnel d'un point de vue économique puisque les gens vont passer plus de temps dans le train ou dans les gares qu'à leur lieu de travail", note-t-il.



"Ne pas aller travailler pourrait être pris pour une allégeance aux grévistes"




Pr; Jean-Léon Beauvois

"La présence des employés lors des grèves de transport est d'ailleurs plus forte dans les petites entreprises car le regard du patron est plus saillant", abonde le professeur Jean-Léon Beauvois, psychologue social (1).

Mais il nuance : "Ce qui fonde le travail et le rapport à l'entreprise, ce n'est pas le commandement mais le contrat de travail".

Ce n'est pas la peur du patron, mais la volonté de respecter ses obligations de salarié.



"Même s'ils ne le diront pas comme cela, beaucoup de gens peuvent avoir le sentiment que ne pas venir bosser un jour de grève constitue une entorse au contrat de travail", poursuit-il. "

Ne pas aller travailler pourrait être implicitement pris pour une allégeance aux grévistes, voire une sympathie", affirme le professeur.

D'où la colère que les employés peuvent ressentir à l'égard des cheminots en grève et des pouvoirs publics, surtout lorsque le service minimum n'est pas assuré.


(1) Dernier ouvrage paru : Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social, aux Presses universitaires de Grenoble.